Mike Kasprzak

Mike Kasprzak

Speed Writing #1

Contexte : écrit réalisé lors d’une séance de Speed Writing (écrire le plus possible en un temps limité sur un thème donné aléatoirement) le 18/01/2025

Thème : Un monologue intérieur d’un personnage jaloux.

Durée : 25 minutes

Je n’ai jamais vu ça. Je me demande même comment c’est possible. Une bouse pareille ! Le type en caleçon qui se promène sans honte et qui rafle tout. Ne sait même pas aligner trois mots, ou à peine, juste assembler des pièces de viande desséchées pour faire croire à de l’art. Alors qu’il n’a rien dans le ventre, qu’il est prétentieux comme pas possible, qu’il n’a jamais eu à faire le moindre effort. Que tout lui tombe dans la main pour ainsi dire. N’a qu’à ouvrir le bec. Comme un moineau. Ah ça ! Je lui en mettrai des coups de bec à cet imposteur. Belle gueule par contre. N’a qu’à jouer là-dessus. Ouvrir la main et récolter le blé que la populace lui verse dedans. Un seigneur. Facile. Seigneur des escrocs. Des gains faciles. Mais si on pouvait seulement révéler sa filouterie. Montrer enfin au monde qui il est. Ah, ce que la vie serait plus simple. Ah ce qu’il y aurait enfin de justice. Ah ce qu’il y aurait enfin peut être une preuve. Une preuve de quelque chose de beau. De véritable. Un doigt pointé vers l’absolu, et une lumière qui s’en dégage. Plutôt que ces ténèbres tout le temps. Ces mensonges. Ces mensonges ne sont qu’une face de la nuit, qu’un murmure dans un cauchemar. Qu’un cri qu’on étouffe dans l’oreiller tellement il est faux. Mais lui en joue ! Et bien. Pas un amateur pour le coup. Un professionnel de l’entourloupe. Ne m’arrive pas à la cheville d’ailleurs. Ne sait que poser, que jouer, que montrer au monde le visage de son propre mensonge. N’a qu’à montrer ses beaux mollets de coq pour qu’on l’applaudisse. N’a en réalité aucun talent. Aucun génie. Aucune importance. Parade comme un paon. Alors qu’il ne faudrait faire que tout le contraire. Que se cacher comme le monstre que l’on est. Ne jamais jouir du fruit de ses efforts – et encore, quels sont ses efforts à lui –, ne jamais chercher le miel dans la fleur avant d’avoir butiné des heures durant dans l’ombre des herbes sèches et arbres morts. Et pourtant. Ce scélérat. Ce bandit. Récolte tout. Sans bouger d’un pouce. Récolte cent fois plus que moi. Cent plus qu’un autre. Récolte la gloire, les lauriers et le cul de la voisine. Sans un gramme d’efforts. Sans un centimètre de sueur. À quoi bon dans ce cas ? À quoi bon continuer ? À quoi bon œuvrer ? À quoi bon suer, et pleurer et geindre dans le sang et les larmes ? Si tout peut être si facile pour un autre. S’il n’a qu’à claquer des doigts, ou moins que ça même, claquer des doigts serait encore un effort dont il n’a pas besoin. Juste se montrer, être là. Récolter, le blé et le miel et les jambes. Alors quoi ? Arrêter là ? Jamais de la vie. Mais que faire. Le truander peut-être. Oui sans doute. Le surprendre une nuit au coin d’une rue et lui planter une dague dans le cœur. Et sourire devant la mort de ce vaurien. Ou le trouver dans son sommeil et l’étouffer dans l’oreiller. Le regarder se débattre en vain. Le regarder s’agiter enfin dans cette vie facile pour quelque chose. Pour mériter quelque chose, pour mériter encore un peu de vie, encore quelques minutes. Ah. La vie est si triste. Si injuste. Dire que certains n’ont qu’à cligner de l’œil pour obtenir les lauriers. Alors que d’autres… D’autres pourraient suer toute leur vie pour des miettes de gloire. Et encore. De gloire ? Des miettes de pain. Du pain rassi. De la farine sèche. Il ne reste finalement peut-être qu’à contempler la tragédie, le mensonge, les escrocs, et à abdiquer. À les regarder soulever le monde d’une pichenette et manger la meilleure viande et boire les meilleurs vins. Et juste se cacher dans l’ombre. Juste mettre un genou à terre et reconnaître la défaite. Laisser la place aux imposteurs. Ils nous éclipsent tant. Leurs dents blanches et leurs sourires étincelants. Alors que nous, nous ne sommes finalement rien. Nous ne sommes que des monstres qui se vautrent dans la boue en pensant que ça a un sens. Nous ne sommes finalement que les escrocs, escrocs du bon sens, escrocs du travail acharné, car nous ne croyons encore que trop à quelque chose qui n’existe pas. Certes. Mais pourtant. Le voir saigner. Le voir enfin souffrir. Sait-il au moins ce que c’est que la souffrance ? Il faudrait peut-être bien lui apprendre. Avant. De songer. À partir.

Fantômes du passé

Fantômes du passé


Il y a bien des années, je revenais régulièrement sur les lieux qui avaient vu passer ma jeunesse. Je m’amusais à faire revivre les souvenirs de ces moments d’insouciance, de ces jeux d’enfants et d’évasion dans les coins perdus.

J’arpentais alors ces longs chemins de terre et de route au goudron abîmé, au bord de ces champs de blé maintenant presque tous oubliés, ce paysage d’une ruralité immortelle, comme figée dans le temps. Puis je passais souvent devant ce corps de ferme dans lequel je jouais, il y a bien des années, avec les enfants du coin, endroit qui contenait tout un tas de souvenirs, de joies et de rires.

Un jour que je me promenais, pendant des vacances bien méritées, loin des longues heures passées au bureau, le vieil homme qui habitait dans la ferme depuis toujours, qui y était déjà avant que je ne vienne au monde, comme faisant partie du paysage, de la légende du lieu, me salua à mon passage, et me demanda si j’étais du coin. Je lui expliquai que je venais simplement me ressourcer pendant les vacances, que je revenais sur les lieux de mon enfance, pour faire revivre de vieux souvenirs. Il sourit, de son visage tanné, taillé par les rides, et me dit :

« Eh bien, une bonne chose, oui, que de revenir voir les ancêtres. Mes petits enfants devraient revenir plus souvent tiens. Pas vu certains depuis des années maintenant. Mais si vous voulez faire un tour dans la ferme, allez-y ! »

Surpris par l’invitation, à laquelle je ne m’attendais pas, mais qui tombait fort bien, je répondis par l’affirmative, à la fois pour faire plaisir à ce vieil homme et pour avoir le plaisir de faire revivre les effluves du passé.

Il sourit à ma réponse et m’ouvrit ce portail en fer, le même que dans mon enfance, maintenant absolument rouillé de partout, et m’accompagna pour une visite guidée. Nous longions les bâtiments, faits de murs de briques rouges à moitié terminés par endroits, héritage du temps passé. Il me décrivait chaque coin de la ferme : ici un ancien poulailler, là-bas la grange pour les ballots de paille, ici une porcherie à l’abandon. À chaque énumération, des souvenirs enfouis me rappelaient le temps passé dans ces lieux. Des images de collecte des œufs me revenaient, des parties de cache-cache derrière les ballots, des souvenirs plus terribles aussi, comme la castration des verrats et leur cri atroce, cette douleur qu’on pouvait presque toucher et qui hante encore les limbes de l’esprit des années plus tard. Je suivais le vieil homme avec un sourire conquis et satisfait sur le visage, comblé bien plus que je ne l’aurais imaginé, comme un enfant trouvant un vieux trésor enterré.

En passant devant un terrain qui menait à une autre grange, où était jadis garé un vieux tracteur rougeâtre et rouillé, qui faisait un bruit épouvantable et peinait à rouler, je lui demandai si le véhicule était toujours là, s’il roulait toujours. Le vieil homme me répondit :

« Oh là, non, de diou. Le vieux tacot n’a pas roulé depuis un bon moment ! Regardez-moi ce terrain ! Impossible de circuler là-dedans. Une jungle pour ainsi dire. Un de mes petits fistons avait dit qu’il allait l’entretenir… Mais bon… La vie reprend toujours le dessus. »

Sans vraiment savoir pourquoi, peut-être à cause du léger voile de tristesse ou de nostalgie qui traversa le regard de ce vieil homme, je lui proposai de m’en occuper.

« Je n’ai rien de particulier à faire ces prochaines semaines, je peux venir quelques jours par-ci par-là, et défricher tout ça. Ça me changera du bureau !

— Eh bien, pourquoi pas ? me répondit-il avec un sourire qui fit relever sa moustache. Si je peux, je vous donnerai un coup de main tiens ! »

Le lendemain, je revins avec quelques outils qui furent complétés par une vieille binette que le vieil homme m’offrit, et je me rendis avec lui sur le bout de terrain en friche pour constater l’ampleur des travaux. Durant quelques instants, nous contemplâmes la campagne environnante, ce vaste horizon de champs dorés sous un ciel d’un bleu profond. Le chant des oiseaux et le doux bruit du vent s’accordaient avec l’atmosphère paisible du lieu.

Je reconnaissais partiellement le terrain de jeu de mon enfance, les murs en brique rouge à moitié écroulés par endroits, les ronces qui avaient grandi et envahi le territoire, des herbes hautes et touffues qui avaient poussé ça et là, donnant un caractère sauvage et abandonné au lieu. Je contemplais l’endroit avec nostalgie, empli des souvenirs d’une vie si lointaine, si pleine d’insouciance, de promesses, et me surpris à penser que je n’avais finalement pas fait grand-chose de tout cela, de toutes ces promesses, que je n’avais fait que suivre le cours de la vie comme tout un chacun. Je trouvais alors là une occasion de faire quelque chose d’autre, de rattraper un acte manqué peut-être, d’être acteur de la vie en aidant ce vieil homme, pour qui, finalement, cette rénovation n’avait pas tant d’intérêt, mais qui y voyait peut-être lui aussi quelque chose de différent, quelque chose d’autre que le cours habituel de la vie.

Je passai la journée sous un beau soleil et un ciel absolument bleu à retirer des mauvaises herbes, à déraciner des pieds de ronces, à ratisser et bêcher un sol laissé à l’abandon depuis très longtemps. Vers la fin de l’après-midi, je constatais que le terrain était toujours en triste état et qu’il me faudrait plusieurs jours pour en venir à bout. Le vieil homme vint me trouver avec quelques saucisses et une bouteille de vin rouge, me servit un verre et dit :

« Eh bien. C’est déjà du bon travail là ! Pas eu trop chaud avec le soleil ?

— Merci, mais il y a encore du boulot ! Le temps était parfait au contraire. Je pense que je reviendrai demain et ensuite la semaine prochaine.

— Très bien ! Je risque pas de bouger d’ici de toute manière, hé, hé, me dit-il en avalant son verre d’une traite. C’est gentil de rendre service à un vieil homme. Je pourrai peut-être même ressortir le tracteur, tiens ! »

Nous poursuivîmes la conversation, parlant de tout et de rien, tandis que le soleil se couchait lentement dans les champs de blé avoisinants et que la fraîcheur du soir nous invita à nous séparer.

Je revins quelques jours plus tard et passai à nouveau la journée à débroussailler le terrain, à ranger les pavés et autres briques tombées des murs, comme poussées à terre par la main inéluctable du temps, et partageai de bons moments avec ce vieil homme qui me semblait de plus en plus seul au fil de nos échanges. Nous contemplâmes ensemble ce morceau de terrain qui commençait sérieusement à s’éclaircir et nous réjouîmes que mes efforts commençaient à porter leurs fruits.

« C’est vraiment du bon boulot, mon p’tit père, me dit le vieil homme. Encore quelques jours de travail et on pourra sortir le tracteur. Si vous avez encore l’âme à vous y mettre !

— Oui, bien sûr, lui répondis-je. C’est vraiment un plaisir en réalité. Je n’avais pas réalisé quelque chose de mes mains depuis bien trop longtemps.

— C’est une chance que vous soyez passé par là ! Si je devais attendre sur les petits fistons, hé, j’aurais tôt fait de finir dans le même état que ce terrain.

— Vous ne vous ennuyez pas trop tout seul ? osai-je demander.

— Oh, vous savez. À mon âge. J’ai tellement vécu. Les journées passent vite maintenant. Elles se ressemblent toutes. Ma petite femme est partie le mois dernier… J’ai eu la vie que je voulais. J’attends juste mon tour tranquillement. Mais si je pouvais sortir le tracteur une dernière fois… »

Il ne termina pas sa phrase, mais je vis que ce terrain, ce travail que je faisais là, pour lui, lui tenait réellement à cœur, et je le quittai ce jour-là avec la certitude de faire quelque chose de bien. De faire quelque chose d’utile.

Je ne pus revenir que deux semaines plus tard, et à mon arrivée, je fus surpris de voir du monde sur le parvis de la ferme. Plusieurs hommes, d’à peu près mon âge, échangeaient sur des choses et d’autres, le regard froid, comme attristés. Je franchis le portail et les saluai. « Bonjour. Je viens rendre visite, depuis quelques semaines, au vieil homme qui habite ici. Et je…, leur annonçai-je sans réussir à trouver quoi dire exactement.

— Notre grand-père est décédé il y a tout juste deux semaines, me répondit l’un d’eux.

— Oh. Je suis navré. Mes condoléances. Il semblait encore en forme pourtant.

— Il avait fait son temps, me dit un autre.

— On avait prévu de sortir le tracteur, leur dis-je un peu perdu dans mes pensées.

— De quel tracteur parlez-vous ? me demanda l’un d’eux. L’épave au fond du terrain ? Mais il a été vendu il y a bien longtemps. Cela fait des années qu’il n’y a plus de tracteur ici. Papy n’arrêtait pas d’en parler, comme s’il n’avait jamais voulu l’ôter de ses souvenirs.

— Ah, je ne savais pas, repris-je. Et pour le terrain ? Je suppose que cela ne sert plus à rien que… ?

— Si vous êtes intéressé pour le terrain, tenez, prenez ma carte et faites-nous une proposition, conclut un dernier, l’air agacé. »

Je pris la carte qu’on me tendit et les quittai, comprenant que je dérangeais, que je n’étais là qu’un inconnu un peu étrange qui cherchait peut-être juste à mettre la main sur une part de l’héritage. Je les laissai à leur discussion, pensant qu’il s’agissait peut-être là des jeunes gens avec qui je jouais ici même il y a plusieurs décennies, et me dis que le temps de l’insouciance, était bien derrière nous, et que je m’accrochais peut-être un peu trop aux fantômes du passé.

Je quittai la ferme et ce vieil homme maintenant bien loin, comme ses souvenirs et ses désirs. Le bout de terrain resta tel qu’il était, comme une œuvre qui restera à jamais inachevée, qui restera à jamais en friche.

Je quittai la campagne avec cette carte de visite en poche et cette étrange proposition. J’effleurai un court instant l’idée de racheter ce coin et de terminer le travail, mais je me ravisai aussitôt, laissant, pour de bon, derrière moi ce qui n’était finalement qu’un prétexte pour m’accrocher à des chimères, qu’un prétexte de plus pour ne pas défricher ma propre vie.

Vers la liberté

Une nouvelle écrite pour un concours sur le thème « nature sauvage, une nature humaine »

Vers la liberté


Un homme rudimentaire, au caractère simple, fort, comme sculpté dans le bois le plus dur, marchait depuis plusieurs jours dans une direction que lui seul avait choisie.

Un jour, une rivière se fit entendre au loin, et l’Homme s’arrêta, et prit une poignée de terre qu’il émietta entre ses doigts calleux en hochant de la tête. Il jugea que l’endroit était bon, et qu’il avait parcouru suffisamment de distance loin des villes, et posa enfin son lourd sac sur le sol.

Au milieu de ces immenses étendues sauvages, de ces landes inhabitées, repoussantes et hostiles, il n’était qu’une tache, insignifiante, blême, perdue, mais l’Homme avait une confiance en lui inébranlable.

Depuis des mois, les pionniers s’étaient rués de toutes parts dans les coins inhospitaliers de la Norvège, désireux d’en découdre avec la nature, de prendre en main leur destin, de faire surgir la vie là où personne ne l’attendait. C’était une véritable ruée vers la liberté. Si bien peu d’entre eux réussirent à tenir plus de quelques mois, les nouvelles encourageantes entendues à propos de son cousin Isaak conduisirent l’Homme à se lancer lui aussi dans cette aventure. Il avait réuni tout le matériel nécessaire, emporté des graines de pommes de terre, des grains de toutes sortes de céréales, des outils affûtés, quelques réserves de nourriture, et une épaisse peau de chamois pour les nuits froides et longues qu’il allait devoir affronter. Mais l’Homme se sentait prêt.

Il déballa les affaires de son sac, sortit sa hache et décida de se mettre immédiatement à l’ouvrage. Il se trouvait à quelques centaines de mètres de la rivière, à l’ouest une multitude de bouleaux, aux troncs blancs comme la craie et aux feuilles foncées s’étendaient à perte de vue, à l’est, ce n’était qu’une vaste plaine ocre, faite de tourbe, et de mousse, plus loin des marécages montraient que l’endroit était riche en humidité et que, si la terre était aussi bonne qu’il l’avait jugée, il pourrait avoir des plantations dès la première année.

L’Homme savait que son salut résidait dans le bois, et que le bois ne tomberait que par la force et que son salut ne tenait donc que dans ses bras. Et l’Homme était grand, costaud, capable d’un labeur des jours durant, et n’avait peur de rien, sinon des ours. Il savait que les loups n’étaient pas une menace, tant qu’il aurait du feu, mais les ours étaient sa principale crainte, surtout en cas d’attaque nocturne. Heureusement il savait aussi qu’il n’y avait que très peu d’ours par ici, et l’Homme flanqua un premier coup de hache dans le tronc d’un jeune bouleau, qui tomberait quelques minutes plus tard.

Il passa la journée à abattre des arbres et à fendre des bûches, conscient qu’il devait dès à présent préparer le plus de bois pour tenir l’hiver. L’hiver, surtout le premier, était sa hantise. S’il réussissait à passer ce premier hiver, il savait qu’il serait sauvé, qu’il serait là pour toujours, qu’il aurait imposé sa marque sur ce lieu, qu’il l’aurait dompté. Au bout de quelques jours, il avait déjà abattu de nombreux arbres.

La nourriture était sa deuxième crainte, moins que le bois, car le bois c’est la vie se disait l’Homme. Lors de son trajet jusqu’à cet endroit, il avait vu passer des lièvres et même des cerfs, la rivière lui fournirait de quoi pécher, et l’endroit regorgeait de baies et la terre était bonne. Dès les premiers jours, il avait mis au sol ses plants de pommes de terre, se disant qu’avec un peu de chance il aurait de quoi récolter d’ici quelques mois, mais il lui fallait aussi faire face à l’hiver, comme pour le bois. C’est l’hiver qui était vraiment l’ennemi de l’Homme et il devait se préparer. Il planta ce qu’il avait de graines et de germes, et construisit une sorte de hutte avec le bouleau fraîchement coupé. Il arracha des tapis de mousse qui poussait en abondance et les utilisa pour en faire une protection, et espérer y conserver de la nourriture.

Des jours passèrent ainsi pendant lesquels l’Homme se mettait à l’ouvrage à chaque instant, abattant des arbres, défrichant les lieux pour faire apparaître cette terre sombre et fertile qu’il avait sous les pieds, chassant et péchant, séchant la viande et le poisson. Pendant tout ce temps il vit pousser des tiges et des feuilles d’un vert éclatant, signe que ses pommes de terre poussaient bien et un matin, alors que ces mêmes tiges et ces mêmes feuilles étaient en train de flétrir et de jaunir, il décida de creuser le sol et récolta de nombreux tubercules gros comme un poing. C’était un trésor.

Son labeur commençait à porter ses fruits, et l’endroit auparavant hostile, repoussant et sauvage, était maintenant marqué de l’empreinte de l’Homme. Il avait à sa disposition un stock de bois conséquent, un endroit parfait pour conserver sa nourriture et une petite maison rudimentaire, faite de poutres de bouleau, d’un toit de mousse et tapissée d’une boue ferme, lui offrait de quoi espérer passer l’hiver.

Mais l’Homme éprouvait également un sentiment nouveau qu’il n’avait encore jamais ressenti depuis qu’il était arrivé. Le soir quand le soleil se couchait derrière les montagnes pointues, et que le travail n’était plus possible et que l’Homme restait seul près de son feu, entouré de la nuit et des ténèbres, et que plus un bruit sinon le murmure lointain de la rivière, quelques cris de chouettes ou d’autres animaux diurnes, mais rares, se faisaient entendre, la solitude lui serrait le cœur. Et le doute s’installait dans ce cœur solitaire et l’Homme se demandait si c’était vraiment une bonne idée, s’il ne ferait pas mieux de repartir vers les villes et trouver un emploi quelconque dans les mines ou la construction de ces nouvelles routes qui émergeaient partout dans le pays. Mais il se reprenait vite, car il venait de ces villes, et de ces mines, et se sentait étranger quand il voyait ces routes et même ces nouveaux véhicules à vapeur qui faisaient un bruit monstrueux et qui le répugnait. Il était venu ici pour être libre, et il tenait dans cette solitude, et ce crépitement du feu et ces rares bruits de chouettes ou d’autres animaux diurnes, cette liberté qu’il avait tant recherchée.

Les premiers jours de froid arrivèrent plus rapidement que prévu et les premiers flocons tombaient sur le sol recouvrant le paysage d’un tapis blanc. Les journées raccourcirent soudainement, et le climat changea avec une rigueur si brusque que l’Homme fut heureux d’avoir travaillé avec le plus d’acharnement possible jusqu’alors. Le froid rendit la terre plus dure et de moins en moins facile à travailler, les animaux se firent plus rares, la végétation devint soudain terne, froide, comme un visage cruel vous incitant à déguerpir. Mais l’Homme ne doutait toujours de rien et continuait à bécher le sol, à couper des arbres, à chasser et à pécher, mais pour quel résultat ?

S’il se doutait que l’hiver serait l’épreuve la plus redoutable, il n’imagina pas que son corps et son esprit s’accableraient aussi vite. Un après-midi alors que le soleil était déjà en tain de se coucher au cœur de deux montagnes, comme lové entre les deux seins d’une mère, l’Homme se prit à trembler des mains, non pas seulement à cause du froid, mais de la douleur. Il tourna les paumes vers lui et se rendit compte à quel point il avait esquinté son corps. Des engelures lui coupaient les doigts, des ecchymoses partout coloraient sa peau d’une teinte vermeille, des boursouflures montraient le contact permanent qu’avait eu sa chair avec les manches des outils et les écorces des arbres. Était-il temps pour lui de faire une pause ? À un tel moment ? La rigueur du climat et l’obscurité trop fréquente ne lui permettaient de toute manière pas d’aller plus loin. L’hiver était là !

Les journées étaient de moins en moins productives, de plus en plus monotones et éprouvantes. L’Homme passait le plus clair de son temps à l’intérieur de sa hutte rudimentaire, mangeait peu, allumait un feu dès que le soleil se couchait, et l’entretenait pendant des heures. Le stock de bois, bien que fruit d’un labeur sincère, diminuait à vue d’œil. L’Homme restait de longues heures assis sous sa hutte à proximité du feu à se réchauffer et à se poser des tonnes de questions. La nature environnante avait, elle aussi, changé au fil des saisons et l’hiver avait semblé éteindre toute vie. Nul lièvre, nulle perdrix ne se montrait plus. La rivière était partiellement gelée et n’émettait plus qu’un fin murmure sourd presque indicible. Or le crépitement du feu, aucun son, aucun bruit, aucun souffle ne faisait entendre. L’Homme était seul. Il se demandait parfois s’il ne ferait pas mieux de rebrousser chemin, et de simplement revenir au printemps, mais quelle sorte d’homme serait-il alors ? S’il voulait dompter l’endroit, il devait se montrer fort, et il l’avait été jusqu’à présent. Tous ces travaux entrepris, toute cette terre retournée, tous ces arbres abattus. Tous ces projets. S’il n’avait pas encore réussi à aboutir à tout ce qu’il avait en tête, il savait qu’il n’en était pas loin, qu’il avait déjà avancé tant qu’il le pouvait, sans fléchir, sans exprimer le moindre signe de relâchement, montrant à la nature et à ce monde qu’il n’était pas un faible. Mais tout pouvait s’arrêter, par un abandon prématuré ou par la mort. Mourir ici ? Lui ? Non il n’en était pas question. L’Homme pour se donner de la force pensait au futur, pensait au printemps, pensait à tout ce qu’il aurait à faire une fois l’hiver terminé, et surtout à tout ce qu’il pourrait faire. Le cousin d’après les nouvelles, s’était marié à une autochtone. Des groupes de chasseurs vivaient encore plus loin dans les montagnes. Si aucune âme ne s’était montrée jusqu’alors, peut-être cela viendrait-il plus tard, pensait l’Homme. Il se voyait déjà peut être vivre ici, avec une femme et des enfants, agrandir la maison, construire d’autres habitations, élever des animaux peut-être retourner de temps en temps au village chercher des poules, planter d’autres graines, se marier, bâtir un moulin et moudre de la farine, aller à la pêche avec son fils, oui, mais pour le moment ce n’était que la nuit, le froid, le silence partout, la mort qui guettait, blanche et sans pitié. Et l’Homme, cette force de la nature, voyait son énergie, ses vivres et son bois, diminuer de jour en jour.

Juste tenir.

Juste passer l’hiver.

Un soir, tandis qu’il réchauffait près du feu son corps amaigri et emmitouflé sous sa peau de chamois usée, de l’autre côté de la rivière, l’Homme vit passer des silhouettes. Avec l’obscurité régnante, et un faible clair de lune, il ne put distinguer de quoi il s’agissait. Des autochtones, se dit l’Homme, sans doute porté par un maigre espoir qu’on puisse lui venir en aide. Les silhouettes ne bougeaient plus désormais et lui faisaient face. Il regardait dans leur direction, attendant peut-être un signe ou un appel, tandis que la rivière murmurait sous la glace et qu’une brise froide balayait les environs. Puis un hurlement lointain, suivit d’un deuxième lui firent comprendre qu’il n’y avait aucune main prête à lui être tendue, aucun être sur le point de l’aider. Il n’y avait là qu’une meute de loups, regardant l’Homme de loin, regardant le feu qui le protégeait et les loups et l’Homme se firent face à distance, sans qu’aucun ne montre de signe de peur, dans un respect mutuel, mais précaire. L’Homme savait qu’à ce moment il ne risquait rien, que sous cette nuit et cette lune faible et cette brise glaciale, les loups ne faisaient que lui montrer qu’ils étaient là, enfouis dans l’obscurité et les ténèbres, et qu’ils attendaient seulement le premier signe de faiblesse pour rappeler à l’Homme que cette nature qu’il voulait dompter n’aurait aucune pitié s’il montrait qu’il n’en était pas digne. L’Homme resta éveillé toute la nuit, alimentant le feu au fur et à mesure qu’il se consumait et n’avait qu’une chose en tête : passer cet hiver et montrer qu’il était bien digne de ses ambitions.

Des jours plus tard, alors que l’Homme se réveilla d’une nuit éprouvante, de cauchemars terribles et de la certitude que c’était là sa dernière nuit sur cette terre et qu’il n’aurait finalement été que le pantin de cette nature sauvage et indomptable, il sentit dans tout son corps une certaine douceur le recouvrir. Oui, des gouttes d’eau coulaient des feuilles des arbres, de la neige, en train de fondre, des bourgeons apparaissaient çà et là, la verdure semblait sortir timidement de sous la couverture de neige qui avait encore l’air éternelle la veille.

L’Homme se releva avec difficulté, des douleurs dans tous les membres, et observa ce spectacle de la nature changeant sous ses yeux, ce bruit sourd des gouttes qui tombaient sur le sol encore dur, la lumière éclatante du soleil qui réfléchissait sur cette couche de neige en train de disparaître. Au loin, sous les montagnes, un lièvre dévalait au-dessus des buissons qui bientôt donneraient de la nourriture nouvelle.

Au milieu de ces immenses étendues sauvages, de ces landes inhabitées, repoussantes et hostiles, il y avait maintenant un champ prêt à être cultivé, des habitations rudimentaires, mais solides, et un homme, qui regarda l’horizon avec un espoir nouveau et de la force dans les yeux.

C’était le printemps !

Bénie des dieux

Une nouvelle inédite, écrite avec ma fille pour un concours sur un thème loin de mes standards : Reine des volailles, volailles des rois.

Bénie des dieux


En l’an de grâce 1628, le seigneur Archibald revenait d’une expédition à l’est de la France, bien entouré par toute sa garde, et, en tant que fin gourmet, de son meilleur cuisinier. Alors qu’ils traversaient les terres jurassiennes, collines verdoyantes devant leurs yeux et fraîches rivières sous leurs pieds, le seigneur, à l’estomac capricieux, proposa de faire une nouvelle halte pour déjeuner.

« Messire, lui dit son cuisinier. Ce n’est pas que je rechigne de vous préparer de nouvelles succulences, mais les vivres diminuent dangereusement. À ce rythme-là, nous n’en aurons pas assez pour finir notre route !

— Qu’à cela ne tienne, lui répondit Archibald, se frottant la panse de ses deux mains. Trouvons une auberge et régalons-nous ! »

Un des écuyers, connaisseur des lieux et des spécialités locales, guida toute la garde vers une auberge de sa connaissance, à la réputation excellente.

« Vous verrez, messire, on y fait la meilleure gallinacée du pays ! Vos papilles n’en reviendront pas ! »

Ces mots ne manquèrent pas de faire froncer les sourcils du cuisinier, réputé lui aussi pour ses cuisses de poulardes d’une grande qualité.

Toute la troupe prit le chemin indiqué par l’écuyer et arriva devant une vieille auberge, rustique, typique du coin ; mélange de pierre, de terre et de bois, sa cheminée sarrasine sur un toit de tuiles creuses. Au-dessus de la porte d’entrée, une enseigne indiquant « Volaille des rois » trônait, avec à ses côtés une représentation métallique d’une poule au plumage blanc.

« Eh bien, dit Archibald en toisant son cuisinier. J’ai hâte de voir cela ! Je me demande s’ils cuisinent mieux les poulardes que toi ! »

Le cuisinier suivit son seigneur, sans dire un mot, les sourcils toujours froncés, et l’air maussade.

Une fois tous attablés, l’aubergiste vint quérir la demande du seigneur et de sa garde.

« Si Messire veut bien me le permettre. Je vous suggère de prendre notre spécialité locale. La gallinacée dans son jus. Une merveille pour les papilles. Vous m’en direz des nouvelles !

— Faites donc ! Mais je vous préviens, c’est un palais de seigneur que vous servez là ! Ne me décevez pas ! »

Un bon moment plus tard, alors que la cervoise coulait à flots, l’aubergiste revint avec des plats et des couverts pour chacun.

« Pardonnez l’attente Messire. C’est un plat d’exception, notre cuisinier aime prendre son temps. Je vous souhaite un bon appétit. »

Le service était impeccable, chacun disposait d’une belle cuisse de poulet, qui semblait cuite à point, dans son jus, un « écrasé de légumes du jardin » pour sublimer le tout.

Le repas fut un régal pour tout le monde, et particulièrement pour le seigneur qui ne s’en cacha pas devant l’aubergiste.

« Eh bien ! Dieu soit loué ! Je n’avais jamais rien goûté de pareil ! Une chair fondante et juteuse. Qui se détache de l’os sans le moindre effort ! Et un goût raffiné ! Comme du lait de noisette ! Quel est votre secret ? Mon fricasseur, ici présent, dit Archibald en montrant le seul homme qui semblait passer un mauvais moment, ne m’a jamais rien mitonné de pareil. Montrez-moi votre secret ! Vous devez avoir un cuisinier hors pair !

— Venez, mes sires, venez, suivez-moi. Nous avons en effet un cuisinier hors pair. Mais cela ne fait pas tout ! Notre enseigne ne ment pas, nous avons ici la volaille des rois ! »

L’aubergiste les amena dans les cuisines discuter avec le maître des lieux, ravi de leur en apprendre plus sur ses plats.

« Oh, oh ! C’est’y vrai que j’ai du talent. Mais le talent n’est rien sans un bon produit. Et nous avons ici le meilleur des produits. Je connais bien ma cuisine. Mais le véritable secret de la recette, c’est dans la cour qu’il se trouve. Allons voir notre éleveur, il vous expliquera tout ! »

Toute la troupe entra dans le jardin de l’auberge, grande étendue d’herbe, propre, un poulailler en béton construit sous les châtaigniers, dans lequel se promenaient des centaines de poules en toute liberté.

« Hep, Louison. Viens’t’y par ici ! héla le cuisinier à un homme qui jetait du maïs à la volée. Le seigneur Archibald voudrait en savoir plus sur tes poules !

— Holà, mon seigneur. Je suis content que mes poules vous aient plu. Regardez-moi ces bêtes ! Des poulets de Bresse ! »

L’éleveur attrapa une poule, d’une belle taille, d’un plumage blanc comme immaculé, tenant la tête haute avec fierté, les mandibules d’un rouge éclatant sous le bec, des pattes bleues aux reflets luisants.

« Eh bien, en voilà une belle bête. Elle me semble un peu plus grande que celles qu’on a par chez nous, non ? demanda le seigneur à son cuisinier en chef, qui hocha de la tête, l’air mauvais.

— C’est’y tout à fait normal, mon bon sire. Ce n’est pas une poule ordinaire. On en trouve que par ici. Mais à mon avis, c’est une espèce bénie des dieux ! Jamais vu de poulets de ce genre ailleurs.

— En voilà une belle histoire, mon brave. Dites, pourriez-vous m’en laisser une ou deux pour notre contrée ? Histoire d’apprendre un peu à nos éleveurs ce qu’il se fait par ailleurs.

— Avec plaisir, mon bon sire ! »

Le seigneur rentra dans son royaume avec ses poulets de Bresse sous le bras, heureux de cette découverte culinaire. Avant de monter dans ses chambres, il apostropha son cuisinier, en guise de défi, et lui dit : « Je te laisse les poulardes. Va donc voir nos éleveurs. Et fais en sorte d’arriver à un tel résultat. Sinon c’est aux cachots que tu t’y retrouveras ! »

Le lendemain, le cuisinier attrapa les éleveurs par les épaules en les secouant comme des cochons.

« Et vous autres ! Vos poules sont maigrelettes ! La peau sur les os ! Et la viande sèche ! Regardez moi cette bête ! hurla-t-il en leur montrant la “poularde royale”. J’en veux des comme ça ! Non, même mieux ! Des bêtes gigantesques ! Qu’on puisse se nourrir à plusieurs sur une cuisse ! Sinon, croyez-moi, c’est vos filles qui passeront à la casserole ! »

Pendant plusieurs mois, le cuisinier, qui ne manquait pas de recevoir des sermons de la part du seigneur Archibald, harcelait ses éleveurs pour savoir où ils en étaient. Ces derniers faisaient de leur mieux pour croiser des espèces entre elles, tout en leur donnant toutes sortes de mets étranges et peu recommandés pour des gallinacées. Ils leur arrivaient même de créer par moments des poules à deux becs, parfois des coqs à trois cuisses, et, devant la monstruosité de ces bêtes, les enterraient bien vite.

Puis un jour, pensant avoir atteint leur but, ils amenèrent une volaille découpée en huit pièces au cuisinier. Ce dernier, venant justement de recevoir un ultimatum du seigneur, dit aux serviteurs de faire appeler en urgence Archibald, car il avait « une volaille de rois » à lui faire goûter.

En découvrant les pièces de viande, le cuisinier ouvrit des yeux immenses. Les cuisses étaient gargantuesques, pesant bien plusieurs kilos, les ailes ressemblaient à celles d’un aigle, les filets à une poitrine de bœuf. Le cuisinier s’en frotta les mains, certain que ces pièces de choix impressionneraient le seigneur.

Après deux bonnes heures de préparation, le cuisinier marqua un instant une courte hésitation devant une odeur étrange, mais n’ayant pas vraiment le choix, fit servir les cuisses dans leur jus.

Il patientait dans sa cuisine, attendant que le seigneur vienne le féliciter, quand soudainement, il entendit des hurlements de colère provenir de la salle à manger.

« C’est une honte ! Un véritable scandale ! Cette viande est immangeable ! Pire que ça même ! Gorgée de flotte ! Comme si elle avait mariné dans la vase ! Et ce goût ! Pouah ! Un goût de rat crevé ! Des têtes vont tomber ! Amenez-moi le cuisinier ! Enfin, si on peut appeler ça un cuisinier ! »

Des gardes amenèrent le cuisinier en le tenant fermement par les épaules. Celui-ci se débattait et face au seigneur Archibald tenta sa dernière chance :

« Les éleveurs ! Ce sont eux ! Des malandrins ! Ils jouent avec la nature ! »

Afin d’en avoir le cœur net, Archibald, accompagné de ses gardes et du cuisinier, se rua vers les cours, chercha en pleine nuit les poulaillers, et ouvrit la porte d’un grand coup de sabot.

En voyant ce qui se trouvait à l’intérieur du bâtiment, les hommes en eurent un haut-le-cœur. Dans le poulailler, des dizaines de poules, énormes, atteignant presque le plafond, et tellement grasses qu’elles n’arrivaient plus à bouger, gisaient dans leur fiente, et caquetaient comme si elles étaient sur le point de mourir. Une d’elles, de son bec monstrueux, était en train d’éviscérer un rat, dont les tripes gisaient au milieu d’un tas d’ossements. Une odeur infecte, de pourriture et de mort, se mêlait à un long gloussement agonisant, qui donnait à la scène un caractère épouvantable.

Devant tant d’horreur, le seigneur finit par pousser par un long cri de détresse et de dégoût. Surprises par ce cri, et comme terrorisées, les dizaines de poulardes géantes tentèrent de se débattre, de fuir, mais, gênées par leur taille difforme ne purent que rouler sur elles-mêmes, se gêner, se mettre des coups de bec, dans un chaos total. Les monstres gallinacés s’entre-tuaient et se dévoraient même, avec une telle violence que le seigneur et les gardes prirent peur, et dans leur panique ne retrouvèrent plus la porte du poulailler. Coincés au milieu des poulardes géantes, ils prirent des coups de becs dans le crâne, le torse, et finirent aussi à moitié dévorés, au milieu du poulailler devenu abattoir.

Dehors, la nuit, paisible et tranquille, était bien loin de se douter du drame qui venait de se jouer entre ces murs. Quand les cris et les caquètements s’atténuèrent et que plus une seule âme ne vivait, dans ce silence retrouvé, une poule, blanche, gracieuse, atterrit, d’un bond svelte, à l’une des fenêtres. Elle contempla ce spectacle morbide, avec presque une fierté dans le regard. Son plumage blanc scintillant au clair de lune, elle trônait au dessus de ce terrible charnier. Majestueuse. Royale. Elle semblait bénie des dieux.


Fin

Nouveau site !

Un nouveau site concernant les textes de l’écrivain Mike Kasprzak est en cours de construction ! Plus d’informations à venir très prochainement !