Mike Kasprzak

Mike Kasprzak

Speed Writing #2

Contexte : écrit réalisé lors d’une séance de Speed Writing (écrire le plus possible en un temps limité sur un thème donné aléatoirement) le 22/01/2025

Thème : Un homme entend une voix dans sa tête.

Durée : 25 minutes

À chaque fois que Jacques marchait dans la rue c’était la même rengaine, peu importe qu’il pleuvait, que le soleil écrasait le bitume, que le brouillard atténuait les formes et les contours transformant les passants en spectres ou la ville en ruines, quelque chose le chatouillait dans l’oreille, quelque chose le démangeait, lui faisait taper du pied par terre, qu’il soit devant une vitrine de chaussures, un restaurant, au bar avec une rombière ou simplement en train de tourner les pages d’un canard quelconque, on lui chuchotait des choses dans l’oreille. Enfin c’est ce qu’il racontait, mais la vérité était bien plus terrible. On lui murmurait réellement des choses dans l’oreille. Une voix étrange, proche de la sienne, plus féminine peut être, une voix oubliée, une rumeur venant d’un temps perdu, qui venait d’on ne sait où, de son cerveau dérangé par une vie de labeur, de ce monde malade qui pouvait engendrer les pires démences, de démons peut-être, si les démons pouvaient exister. Mais il entendait des voix.

Un beau jour alors qu’il se promenait justement dans le centre-ville, un centre magnifique, avec un large terre-plein bordé d’arbres eux-aussi magnifiques, et qu’il était, chapeau sur la tête, en train de tourner les pages du canard de la ville, il se gratta l’oreille, un coup à droite, un coup à gauche, et pressentit le pire. Il continua de marcher en claquant du talon un pas sur cinq comme un métronome idiot, et soudain il entendit : « Regarde, là, oui. Regarde, devant toi, ce vieux, ce vieux bonhomme, cette barbe idiote, blanche comme la neige, sale comme la pluie. Regarde-moi ça. »

Il secoua la tête, essaya de se sortir des vers de l’oreille, pour ainsi dire, et bien qu’il essayât de n’accorder aucune attention à ce qu’il venait d’entendre – peut-on vraiment entendre ce genre de chose – il chercha du regard, feignant de bien chercher quelque chose, et vit, juste devant lui, un vieil homme, marchant à l’aide d’une canne, un manteau décousu sur le dos, et une barbe, sale, grise, d’un blanc usé, comme fatigué. Il secoua la tête, se dit que ce n’était qu’une coïncidence, encore, comme la fois précédente, comme toutes les fois précédentes, qu’il avait sûrement vu le bonhomme quelques minutes avant, peut être même quelques secondes avant, et que sa conscience lui avait suggéré quelque chose, lui avait décrit ce qu’il venait de voir en réalité. Mais aussitôt, un grésillement reprit et lui souffla : « Il mime ! Ce clown ! Ne crois pas ce clown ! Il mime. Cette canne. Ce n’est pas vraiment une canne. C’est un sketch, une illusion. Il se moque de toi. Il se fout de toi ! Comme tout le monde. »

Jacques secoua la tête, à gauche, à droite, se tapa le front, se demandant s’il entendait réellement encore une fois cette voix – car comment être certain, comment être certain de cette folie – et poursuivit son chemin jusqu’à arriver à quelques mètres du vieil homme. Et soudain, à nouveau, encore plus fort, encore plus pressant, comme si on avait amplifié le son ou la fréquence ou la portée : « Il se moque de toi, Jacques ! Comme tout le monde ! Il t’humilie ! Prouve-le ! Tu peux le prouver simplement, tu peux renverser l’histoire, renverser le monde ! Tu peux montrer à tous que toi tu connais la vérité, que tu as une vision véritable du monde, que tu n’es pas un vieux bonhomme avec une canne, que tu connais la vérité ! Que tu ne crois pas une seconde aux vieux bonshommes avec une canne, que tu vaux mieux que cela, que tu es au-delà de ça, au-delà des vieux bonshommes, au-delà des cannes, au-delà des mensonges. C’est facile. Tu peux montrer enfin la vérité au monde. D’un geste. Simple. D’une pichenette. Montre-leur ! »

Et sans comprendre pourquoi, comment, pour qui, pour quelles raisons, de quelle volonté, Jacques, juste à côté du vieux bonhomme, qui avait la mine fatiguée, appuyant tout son poids à chaque pas sur cette canne, martelant le sol d’un lourd, d’un tac, tac, tac, à chaque pas, si bien que le tac, tac, tac martelait aussi l’esprit de Jacques et que le tac, tac, tac résonnait dans sa tête à une vitesse folle que le tac, tac, tac devenait de plus en plus, de plus en plus idiot, de plus en plus irréel, et sans comprendre réellement pourquoi, il mit un coup dans la canne juste avant qu’elle ne touche le sol, avec un sourire moqueur, cynique, attendant de voir le bonhomme se redresser d’un coup, l’insulter, et lui prouver qu’il avait raison.

Sans réfléchir, en une micro seconde, juste avant que la canne n’atteigne le sol, le pied de Jacques vint taper la canne du vieil homme, qui, pris dans son élan vint s’étaler sur le sol incapable de s’agripper à quoi que ce soit, et le bitume reçut son nez presque avec plaisir, nez qui s’ouvrit dans un jaillissement de sang et le dentier jaillit lui aussi, de sa bouche, comme un diable jaillissant de sa boite. Devant cette violence et la surprise et la terreur des passants, des voisins, de tout le monde autour, Jacques prit ses jambes à son coup et se sauva, pendant que son oreille le chatouilla à nouveau, et qu’une voix, lointaine, moqueuse lui souffla : « Bravo Jacques. Tu es un héros. »

Speed Writing #1

Contexte : écrit réalisé lors d’une séance de Speed Writing (écrire le plus possible en un temps limité sur un thème donné aléatoirement) le 18/01/2025

Thème : Un monologue intérieur d’un personnage jaloux.

Durée : 25 minutes

Je n’ai jamais vu ça. Je me demande même comment c’est possible. Une bouse pareille ! Le type en caleçon qui se promène sans honte et qui rafle tout. Ne sait même pas aligner trois mots, ou à peine, juste assembler des pièces de viande desséchées pour faire croire à de l’art. Alors qu’il n’a rien dans le ventre, qu’il est prétentieux comme pas possible, qu’il n’a jamais eu à faire le moindre effort. Que tout lui tombe dans la main pour ainsi dire. N’a qu’à ouvrir le bec. Comme un moineau. Ah ça ! Je lui en mettrai des coups de bec à cet imposteur. Belle gueule par contre. N’a qu’à jouer là-dessus. Ouvrir la main et récolter le blé que la populace lui verse dedans. Un seigneur. Facile. Seigneur des escrocs. Des gains faciles. Mais si on pouvait seulement révéler sa filouterie. Montrer enfin au monde qui il est. Ah, ce que la vie serait plus simple. Ah ce qu’il y aurait enfin de justice. Ah ce qu’il y aurait enfin peut être une preuve. Une preuve de quelque chose de beau. De véritable. Un doigt pointé vers l’absolu, et une lumière qui s’en dégage. Plutôt que ces ténèbres tout le temps. Ces mensonges. Ces mensonges ne sont qu’une face de la nuit, qu’un murmure dans un cauchemar. Qu’un cri qu’on étouffe dans l’oreiller tellement il est faux. Mais lui en joue ! Et bien. Pas un amateur pour le coup. Un professionnel de l’entourloupe. Ne m’arrive pas à la cheville d’ailleurs. Ne sait que poser, que jouer, que montrer au monde le visage de son propre mensonge. N’a qu’à montrer ses beaux mollets de coq pour qu’on l’applaudisse. N’a en réalité aucun talent. Aucun génie. Aucune importance. Parade comme un paon. Alors qu’il ne faudrait faire que tout le contraire. Que se cacher comme le monstre que l’on est. Ne jamais jouir du fruit de ses efforts – et encore, quels sont ses efforts à lui –, ne jamais chercher le miel dans la fleur avant d’avoir butiné des heures durant dans l’ombre des herbes sèches et arbres morts. Et pourtant. Ce scélérat. Ce bandit. Récolte tout. Sans bouger d’un pouce. Récolte cent fois plus que moi. Cent plus qu’un autre. Récolte la gloire, les lauriers et le cul de la voisine. Sans un gramme d’efforts. Sans un centimètre de sueur. À quoi bon dans ce cas ? À quoi bon continuer ? À quoi bon œuvrer ? À quoi bon suer, et pleurer et geindre dans le sang et les larmes ? Si tout peut être si facile pour un autre. S’il n’a qu’à claquer des doigts, ou moins que ça même, claquer des doigts serait encore un effort dont il n’a pas besoin. Juste se montrer, être là. Récolter, le blé et le miel et les jambes. Alors quoi ? Arrêter là ? Jamais de la vie. Mais que faire. Le truander peut-être. Oui sans doute. Le surprendre une nuit au coin d’une rue et lui planter une dague dans le cœur. Et sourire devant la mort de ce vaurien. Ou le trouver dans son sommeil et l’étouffer dans l’oreiller. Le regarder se débattre en vain. Le regarder s’agiter enfin dans cette vie facile pour quelque chose. Pour mériter quelque chose, pour mériter encore un peu de vie, encore quelques minutes. Ah. La vie est si triste. Si injuste. Dire que certains n’ont qu’à cligner de l’œil pour obtenir les lauriers. Alors que d’autres… D’autres pourraient suer toute leur vie pour des miettes de gloire. Et encore. De gloire ? Des miettes de pain. Du pain rassi. De la farine sèche. Il ne reste finalement peut-être qu’à contempler la tragédie, le mensonge, les escrocs, et à abdiquer. À les regarder soulever le monde d’une pichenette et manger la meilleure viande et boire les meilleurs vins. Et juste se cacher dans l’ombre. Juste mettre un genou à terre et reconnaître la défaite. Laisser la place aux imposteurs. Ils nous éclipsent tant. Leurs dents blanches et leurs sourires étincelants. Alors que nous, nous ne sommes finalement rien. Nous ne sommes que des monstres qui se vautrent dans la boue en pensant que ça a un sens. Nous ne sommes finalement que les escrocs, escrocs du bon sens, escrocs du travail acharné, car nous ne croyons encore que trop à quelque chose qui n’existe pas. Certes. Mais pourtant. Le voir saigner. Le voir enfin souffrir. Sait-il au moins ce que c’est que la souffrance ? Il faudrait peut-être bien lui apprendre. Avant. De songer. À partir.

Le Gland

Le Gland


Un beau matin de juin, alors que des bourdons frétillaient avec des abeilles, et que les rayons d’un soleil naissant pénétraient les fleurs s’offrant à lui, Édouard se réveilla avec une sensation étrange entre les jambes. Sans faire de bruit ni de mouvement brusque pour ne pas réveiller son épouse, qui dormait à ses côtés, une nuisette légère sur un corps plein de sensualité, il se tâta l’entrejambe avec une crainte bien fondée. Quelque chose lui manquait. Bien décidé à mettre les choses au clair, il se leva prétextant une envie pressante d’uriner, suivis de grondements mécontents de sa femme.

Une fois dans la salle de bains, Édouard abaissa son caleçon, angoissé, comme un gamin ayant perdu ses billes, et déballa son matériel… enfin ce qu’il en restait. Devant une telle bizarrerie, Édouard dut en mettre la main devant sa bouche pour retenir un cri, alors que devant lui, regard médusé et terrorisé, se dressait une verge dépourvue de sa proue. Le gland, cette petite boule de chair rose et fripée, avait disparu. Édouard n’avait plus entre les jambes qu’une trompe, mollassonne et peu épaisse, raccourcie de plusieurs centimètres.

Diable, se dit-il. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? On ne perd pas son gland, comme ça, une nuit. Si encore on avait… Mais même pas. Elle a encore râlé d’ailleurs… Mais bon… La fatigue… Pas ma faute quand même si Madame a des désirs incendiaires toutes les nuits… Il faut bien qu’un homme se repose pour… Enfin… Tout cela n’explique pas cette disparition étrange. Est-ce qu’il ne serait pas simplement tombé sous le lit ? Après tout…

Soudain la porte de la salle de bains s’ouvrit, laissant apparaître la femme d’Édouard, des cheveux blonds en vrac lui donnant un air de sauvageonne qui aurait une furieuse envie de baiser.

« Qu’est-ce que tu fous, bon sang ? Ça fait dix minutes que j’attends ! lui cracha son épouse. »

Édouard en fit un bon en arrière, comme un gosse en train de s’astiquer la nouille et surpris par ses parents, et dans des gestes maladroits et grotesques, essaya tant bien que mal de cacher le sexe de la vue de son épouse. Celle-ci, pas dupe, flaira tout de suite son manège, et s’avança vers lui, en susurrant :

« Qu’est-ce que t’essayes de me cacher là ? Pas des morpions j’espère ? Où t’as été te fourrer toi encore ? Ou des boutons ? Espèce de salaud, avec qui t’as bien pu… »

Et avant même de finir sa phrase, elle lui arracha les mains, et la verge de son mari, comme une banane molle et disgracieuse, sectionnée à son extrémité, s’affala devant son regard estomaqué.

« Ah !, cria-t-elle. Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? Qu’est-ce que tu lui as fait bon dieu ?

— Attends, attends, essaya de la rassurer son mari en s’extrayant des mains exploratrices de son épouse. C’est rien de grave…

— Rien de grave ? Triple buse !, continua de crier la femme en essayant de tirer sur cette trompe famélique, comme pour l’agrandir. T’as perdu la moitié là au moins ! Déjà que c’était pas fameux !

— Non, ce n’est pas si grave. Juste le gland. Rien d’autre. J’ai juste perdu mon gland.

— Pas si grave qu’il dit ! Comme si ça s’égarer comme ça, un gland ? Eh bien cherche-le, gros nigaud !

— C’est rien. C’est rien, il est peut-être juste tombé sous le lit ! répliqua le pauvre homme, après s’être sauvé dans la chambre, déjà à quatre pattes, en train de fouiller le sol. »

Mais il n’y trouva rien, sinon des vieux mouchoirs usagés remplis de sperme séché ; aucune trace d’une petite boule de chair rose et fripée.

« Eh bien ! s’exclama son épouse. T’es bien malin maintenant ! Pas étonnant aussi… À force de pas s’en servir ! Il s’est fait la malle ! Allez retrouve-moi ça, sinon c’est la porte ! Résidu de prépuce ! »

Sous les menaces et la colère de son épouse, Édouard s’enfuit, la queue entre les jambes, inquiet et surtout plein de questionnements intérieurs.

Diable, c’est tout de même étrange cette histoire. Perdre son gland un samedi matin. Et puis quoi ? C’est à n’y rien comprendre. Certains perdent leurs clés ou leur portefeuille, ça arrive. Certains perdent leur femme ou leur boulot, dieu les garde. D’autres arrivent même à perdre leur nez, parait-il, mais quand même. A-t-on jamais vu un homme perdre son gland ? Et puis quoi ? Comme si je ne l’utilisais pas assez. Tout est une question de point de vue. Pas assez pour elle oui, cette sangsue. Mais c’est peut-être que je l’utilise trop oui ! La voilà peut-être la raison. À force d’être usé jusqu’à la moelle il se serait fait la malle. Pour se donner du repos. Mais… Diable… Depuis quand les glands auraient-ils une raison ?

Et alors qu’il marchait dans le quartier, avec ces interrogations en tête, se grattant l’entrejambe comme un amputé cherchant un membre manquant, il entendit les cris d’une femme venir depuis la fenêtre ouverte d’une maison voisine.

« Oh oui ! Oh oui ! Oh mon Dieu ! Oh oui ! Oh ce qu’est ce bon ! Encore ! Encore ! Oh mon Dieu ! »

Diable, qu’est-ce que c’est que ça ? En pleine rue ? Jamais entendu des gémissements pareils. J’en aurai presque une érection tiens. Si je pouvais encore.

En cherchant bien, il se rendit compte que les gémissements venaient de la maison d’en face, où un couple de voisins, dont la femme, au cul roulé à merveille, attirait les convoitises de tous les hommes du quartier. Face à une telle passion, Édouard resta comme cloué sur place, se mordant les doigts à l’idée de la chance qu’avait son voisin, les oreilles grandes ouvertes et pénétrées par ces hurlements qui avaient tout d’une symphonie sexuelle ou d’une ode à la baise.

Puis quelques minutes plus tard, une scène loufoque se produisit. Une voiture entra dans l’allée de la parcelle, et le mari en sortit, en short et chasuble pleins de transpiration, revenant peut-être de la salle de sport ou d’un jogging, entendit les gémissements bruyants d’une femme qu’il connaissait trop bien et galopa comme un forcené jusqu’à chez lui. À peine eut-il ouvert la porte d’entrée, que les cris cessèrent et que, vif comme une giclée sortie d’une paire de burnes chaudes et pleines, un homme au physique étrange et rhabillé à la va-vite sauta de la fenêtre pour atterrir dans le jardin. Une fois dehors, il prit le temps de rajuster ses vêtements, comme un gentleman, et quand le mari se montra à la fenêtre pour lui crier les pires horreurs, notre homme fit une révérence et prit ses jambes à son coup non sans avoir barytonné : « Addio, o sole mio! »

Édouard scruta la scène, et surtout cet homme à l’allure étrange qui se rapprochait de lui dans sa fuite. Il portait un costume beige, sur mesure, digne des films italiens des meilleures années, et un borsalino de la meilleure étoffe qui recouvrait un visage, pour le coup disgracieux, comme une boule de gras ou de chair fripée. Quand il croisa Édouard dans sa course, sans manquer de lui faire un petit salut amical, ce fut un choc. Ce dernier n’avait aucun doute : cette forme, ces plis, même ces petites taches brunâtres par endroits ; cette tête de gland, en réalité, était le sien ! Aussi incroyable que cela puisse l’être, son propre gland venait de le croiser à toute allure, forme humanoïde parfaite, sinon la tête, visage vide et fripé, qui semblait sortie tout droit des fantasmagories délirantes d’un auteur de films loufoques.

Impossible, se dit Édouard. Je dois avoir la berlue. Et pourtant ! Aucun doute non. Aucun doute ! Cette forme, ces plis, tout y est. Même le petit grain de beauté du dessous. Quel est ce coup du sort encore ? Il faut absolument que je mette la main dessus ! Cette chose est ma propriété après tout ! Et la plus intime sans doute ! Qu’est-ce qu’un homme a de plus précieux d’ailleurs ?

Édouard décida alors de prendre l’individu en chasse, convaincu que cet homme, enfin si on peut appeler cela un homme, détenait le bout du mystère. Mais impossible pour lui de remettre la main dessus, aucune trace de costume de beige ou d’ombre d’un borsalino à l’horizon, rien, sinon une question, qu’Édouard ne cessait de se poser depuis cette étrange rencontre. Une question qui apparaissait à ce moment comme un mystère peut-être encore plus grand que de voir l’extrémité de sa verge courir dans les rues.

Comment ? Diable, comment cette chose a-t-elle réussi à se faufiler dans le lit de la voisine ? Tous ceux qui ont essayé s’y sont cassé les dents. Parlez d’une diablesse aussi. Une blonde comme on en fait plus. Dans mes rêves presque toutes les nuits, et j’ose à peine lui dire bonjour quand je la croise. Et lui ? Enfin, si on peut dire « lui », il l’a fait hurler de plaisir même pas une matinée après être… apparu au monde. Pourtant avec une tête pareille, une tête de gland, que Dieu me pardonne l’expression, il devrait faire profil bas, dire pardon Monsieur et revenir vers son propriétaire et plus vite que ça oui ! Alors diable ! Qu’est-ce qu’il a bien pu faire ? Qu’est ce qu’il a de si particulier ? Car on ne peut pas s’y tromper, la gourgandine n’a peut-être même jamais pris autant de plaisir. C’est en tout cas une première de l’entendre ainsi. Le mari n’est de toute façon presque jamais là. C’est d’ailleurs bien ce qui l’a perdu, tiens.

Après peut-être une heure ou deux à tourner en rond dans le quartier, tentant vainement de débusquer son gland fugitif, et tout en se grattant le menton en s’interrogeant sur cette improbable scène, Édouard décida de rentrer chez lui et d’expliquer la situation à son épouse, certain que cela la rassurera pour quelque temps. Mais à peine arriva-t-il au bord du jardin que d’étranges bruits lui parvinrent. Des bruits qui lui rappelaient ceux de la matinée. Des cris bien coutumiers. Mais surtout une voix qu’il connaissait par cœur. Depuis la fenêtre d’une chambre de sa propre maison, il percevait distinctement sa chère et tendre hurler de bonheur et de plaisir.

« Oh oui ! Oh mon Dieu ! Encore ! Mets-la-moi bien comme il faut ! Oh oui mon cochon ! Encore ! Encore ! »

Son sang ne fit qu’un tour, et Édouard rouge comme un rognon de taureau se rua vers la porte de la maison pour mettre les choses au point, et attraper ce saligaud qui culbutait sa femme sous son propre toit. Mais, au moment d’ouvrir la porte, il se retint et réfléchit.

Diable, c’est sans doute lui ! Oh oui ! Aucun doute. Aucun animal du quartier n’oserait venir forniquer la femme d’un autre sous son propre toit. Que des pleutres d’ailleurs ! Bien que je ne vaille pas mieux, certes. Mais aucun doute ! Ça ne peut être que lui ! Ah ! il va voir ce qu’il va voir ! Je m’en vais te l’attraper et lui donner une bonne leçon. Le remettre à sa place oui !

Édouard entra chez lui avec le plus de discrétion possible, et monta l’escalier sur la pointe des pieds, le visage toujours rouge de colère, et les mains tremblantes. Puis, arrivé devant la chambre à coucher, qui ne porta jamais aussi bien son nom, il ouvrit la porte d’une traite, comme une furie et s’apprêta à crier, quand la scène qui se déroula devant ces yeux le stupéfia.

Son épouse, cette femme qu’il aimait tant, à qui il avait tant donné, et qui partageait sa vie et son intimité depuis toutes ces années, se tenait allongée sur le lit, appuyée sur ses genoux, les fesses relevées, la silhouette courbée comme jamais, offerte à l’individu qui se tenait derrière elle dans une sorte de don de soi absolu. Sur ce même lit, et derrière cette même femme, se tenait cette chose, forme humanoïde quasiment parfaite, à la musculature saillante, mais au visage difforme, presque monstrueux, en train d’aller et venir dans le fondement de sa femme. Et c’est avec une verge prodigieuse et longue comme un bras, luisante comme une statue de granit, qu’il donnait des coups de boutoir dans le sexe de cette femme qui hurlait de bonheur. Ses mains agrippées aux hanches de l’épouse infidèle, lui assénant un mouvement de va-et-vient régulier, rentrant l’intégralité de son membre à l’intérieur d’une vulve qui n’en demandait pas tant, en cadence avec ses coups de reins. À chaque nouvelle pénétration, l’épouse d’Édouard s’accrochait aux draps, son corps convulsant de plaisir.

Édouard resta scotché, à la fois devant l’infidélité manifeste de son épouse, que devant la quantité de plaisir qu’elle ressentait et qu’il n’avait jamais réussi à lui-même lui procurer, ainsi que devant la perfection sculpturale du corps de cet étranger, pourtant parfaitement connu, qui était en train de combler son épouse.

Notre homme resta quelques instants sans voix, interdit, incapable de décrocher son regard de cette scène aussi épouvantable à ses yeux que sensuelle et bestiale, et tout aussi incapable d’exprimer le moindre mot. Le corps de sa femme ne lui avait jamais semblé si désirable, si parcouru de sensualité : ses cuisses longues et galbées, contractées à l’extrême, sa croupe comme courbée par le désir, sa taille fine et ses seins fermes gigotant au rythme des allées venues de son partenaire ; tout dans son attitude donnait à voir le spectacle d’une femme au bord d’un orgasme incroyable et sans doute rare. Et devant tant de fougue et de plaisir, Édouard se rendit compte qu’il était lui-même en train de raidir dans son pantalon, alors même que c’était là sa propre femme qui se faisait prendre devant son nez ! Cette turgescence naissante l’arracha à ses pensées, et le caractère monstrueux et cocasse de la scène le força enfin à réagir :

« Eh bien… Qu’est-ce… Qu’est-ce qu’il se passe ici ? osa-t-il à peine prononcer à demi-mots. »

Les deux amants d’un jour se retournèrent vers Édouard, tout d’abord surpris et inquiets puis, voyant que ce n’était que lui, soulagés. Le Gland se permit même un dernier coup de reins, devant Édouard abasourdi, qui ne manqua pas d’arracher un nouveau gémissement de jouissance à l’épouse.

Cette dernière, toujours nue, et la vulve pleine, jeta enfin un coup d’œil à son époux, et lui dit :

« Je t’expliquerai, t’inquiète pas. Mais quand même… T’aurais pu frapper avant d’entrer… Ou attendre cinq minutes.

— Mais… ?! Comment ça ? Et toi ! dit-il en montrant le Gland du doigt ! Tu m’appartiens ! Je sais qui tu es ! Tu es ma propriété ! »

Le Gland, conscient du traquenard qui l’attendait, ne demandant pas son reste, attrapa ses habits d’une main, baisa avec affection une fesse de son amante et lui souffla :

« Addio, o sole mio ! ».

Puis avant de bondir par la fenêtre, se retourna vers Édouard, et lui déclama, d’une bouche qui sembla perdue au milieu de la chair rosâtre :

« Je suis un homme libre, mon ami. Poète, et esthète de la vie ! Ciao a tutti ! », puis s’enfuit par la fenêtre d’un bond gracieux et svelte.

Édouard essaya bien de l’attraper au vol, mais ce dernier était déjà bien loin quand il arriva à la fenêtre, courant sans doute à la recherche d’une nouvelle conquête.

De son côté, l’épouse remonta le drap sur elle, comme pour cacher sa nudité, sortit une cigarette, l’alluma avec désinvolture, et cracha la première bouffée de fumée vers Édouard avec un regard noir, sans dire un mot.

Ce dernier réfléchit quelques instants, à la meilleure manière d’aborder le sujet, sans doute pour ne pas froisser Madame et attiser sa colère, et, désabusé, sans doute même, chamboulé de l’intérieur, lui demanda simplement :

« Mais comment tu as pu ? Comment tu as pu me faire ça ?

— Faire quoi ? lui répondit sèchement son épouse.

— Tu m’as trompé ! Après toutes ces années ! Je n’arrive pas à y croire !

— Techniquement, ce n’est pas vrai. Tu sais très bien comme moi ce qu’est cette chose ! Je n’y ai pas cru au début, mais je l’ai reconnu très vite. C’est un peu comme si j’avais couché avec toi ! C’est tout ! Enfin une version meilleure de toi… De loin… Mais ce n’est pas le sujet. Techniquement, c’est ton gland ! Donc je ne t’ai pas trompé ! Et permets-moi, mais pour une fois que je prends du plaisir, tu arrives quand même à gâcher le moment !

— Mais, enfin ? Je ne comprends pas… Qu’est ce qu’il a de bien plus que moi ? En effet, ce n’est jamais que mon gland après tout ! Alors quoi ?

— Il n’a rien à voir avec toi mon cher ! Ni avec aucun autre homme du coin ! Ah, c’est un homme libre lui ! Il sait prendre son temps ! Pas le genre à se contenter de cinq minutes de préliminaires, puis de cracher la sauce dix secondes plus tard. Il sait utiliser sa langue, car oui il a une langue, et pas qu’un peu. Il est patient. Son temps, c’est sa liberté ! Pas un de ces hommes fatigués après une journée de travail. Ou soucieux uniquement de sa petite personne. Des hommes qui se regardent dans le miroir de la salle de sports après avoir poussé de la fonte, mais pour rester plus de dix minutes avec une femme au lit, il n’y a plus personne ! Mais surtout, ce n’est pas un homme angoissé pour tout et n’importe quoi ! Pas du genre à se plaindre de son patron alors qu’il a sa langue entre mes cuisses ! Un homme libre je te dis ! Et d’une élégance rare. Un homme raffiné. Il m’a dit de ces trucs ! Je n’ai jamais rien entendu de pareil. Un poète comme il dit. Une langue agile en somme. Dans tous les sens du terme. C’est ton gland en effet. Mais tu ne lui arrives pas à la cheville. Tu peux en prendre de la graine ! »

Édouard ne sut quoi répondre à toutes ses allégations, et quitta la pièce, défait, mais aussi soucieux, et anxieux même : il lui fallait absolument mettre la main sur son gland, le remettre à sa place pour ainsi dire, mais surtout essayer de comprendre, comprendre comment un tel être pouvait avoir tant de succès avec toutes les femmes qu’il croisait.

Des jours passèrent, et furent le spectacle d’une scène récurrente et rocambolesque : à chaque fois qu’un époux rentrait chez lui et que sa femme était à la maison, s’ensuivait la même scène ; des gémissements incroyables et déchirants sortaient d’une fenêtre, le mari, rouge de colère, courrait à l’intérieur, et quelques instants plus tard, un homme étrange à la tête phallique sortait d’une fenêtre, avec son costume impeccable, et son borsalino qu’il tenait d’une main pour ne pas qu’il s’envole.

Les femmes du quartier, séduites tour à tour par cet « homme libre », par cet « esthète de la vie », n’avaient jamais autant joui, alors que les hommes n’avaient jamais autant été cocus.

À la fin de la semaine, un des époux bafoués décida de rassembler tous les maris abusés par ce voyou qu’ils étaient bien décidés à attraper, et une réunion de cornards fut organisée.

« C’est inadmissible, hurla l’un deux. Ce type nous vole nos femmes ! C’est même pire que ça ! Il vole notre intimité ! Il nous vole nos meilleurs moments !

— La mienne ne veut même plus que je la touche, hurla un autre. Elle passe son temps à dire que je ne vaux rien. Que je ne suis pas un homme libre. Qu’est-ce qu’elle veut bien dire par là ?

— La mienne me parle de poésie ! cria un autre en montrant le poing. Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Qu’est-ce qu’on en a à foutre de la poésie ? Au moindre reproche que je lui fais, v’là qu’elle me sort du Rimbaud ou je sais pas quoi. Elle avait jamais lu un livre de sa vie et maintenant elle me parle en alexandrins !

— La mienne, j’en parle même pas, gronda un dernier. Elle me parle aussi de liberté ou je sais pas quoi. Que la vie c’est pas que le travail. Que je ne suis pas assez léger. Que je suis pesant. Mais bon sang, c’est qui qui paye le loyer hein ? C’est pas le souffle du vent. C’est bibi quand il va au boulot. Et maintenant à chaque fois qu’il rentre, bibi, il retrouve sa femme à quatre pattes comblée comme jamais et l’autre zigoto qui file par la fenêtre. Ça peut plus durer ! 

— Ahu ! Ahu ! crièrent-ils tous en chœur ! Qu’on l’attrape ! »

Édouard, pourtant concerné par les mêmes faits, resta bien silencieux, comme fautif, conscient que le problème, même implicitement, venait de lui-même.

Un des hommes annonça qu’il pensait savoir où le malotru se trouvait, d’une confidence de son épouse, qui devait rejoindre « quelqu’un » à « tel endroit », et tous le suivirent, les manches retroussées, prêts à en découdre.

Ils arrivèrent près d’une clairière, et plus ils s’avançaient dans les herbes hautes, plus ils entendaient des cris et des voix bien connues, qui poussaient des gémissements qu’ils avaient bien trop entendus ces derniers temps.

« On y est, chuchota celui qui les guidait. Ne faites pas de bruit, on va le prendre par surprise. »

Ils avancèrent encore de quelques mètres, et la scène qui s’offrit à leurs yeux les cloua sur place.

Au milieu de la prairie, des herbes hautes et des pâquerettes, les huit épouses formaient un cercle, à quatre pattes sur le sol, cul en l’air dans la même direction, comme des tournesols en quête d’un soleil sexuel, formant une collerette de chair et de sexe. Au milieu, pistil radieux et saillant, le Gland les pénétrait chacune leur tour tout en récitant des vers d’une sensualité rare. Une orgie telle qu’aucun d’eux n’en avait jamais vu. Les épouses de chacun d’eux, croupe en l’air, vulves humides offertes comme un don prestigieux à leur amant, cons impudiques humides de plaisir, laissaient échapper des râles orgasmiques à chaque nouvelle pénétration. Le Gland attrapait successivement chacune d’elle, mains bien ancrées sur les hanches pour être sur de les satisfaire à l’extrême, et, de sa verge toujours aussi imposante et raide comme une sculpture de marbre, s’insérait à l’intérieur de toutes ses paires de lèvres gourmandes et frétillantes de plaisir.

Les époux, toujours scotchés devant un tel spectacle, jaloux et furieux, se regardèrent tous, les poings serrés, se mordant les lèvres, et, comme un seul homme, foncèrent sur ce voyou auquel ils allaient enfin pouvoir régler son compte.

Entendant cette foule en colère et ces grondements de haine, toutes les épouses et leur amant se retournèrent vers ce troupeau leur fonçant dessus. Face à une telle furie, le Gland, craignant pour sa vie, et pour cause, tenta de s’enfuir. Mais le temps de retirer son instrument de plaisir de la dame dans laquelle il se trouvait, tous lui bondirent dessus et l’attrapèrent par les épaules, lui flanquant une raclée digne de ce nom. Quand l’un d’eux aperçut le visage de ce voyou, cette figure épaisse, figure absente de toute expression, chair fripée comme le bout d’une verge, il hurla aux autres :

« Regardez ça ! C’est pas un homme cette chose ! C’est un monstre ! »

Et avait-il réellement tort ? Face à cette anomalie de la nature, et comprenant que c’est cette étrangeté qui baisait leur épouse depuis tout ce temps, la troupe d’hommes redoubla de violence. Ils lui assénèrent de violents coups de poings et de pieds, au visage, dans les côtes, entre les jambes, laissant aller tout leur frustration, leur haine, leur colère et leur ressentiment, incapables qu’ils étaient de se contrôler et repensant à tous les reproches que leur femme avait pu leur faire depuis que cette chose était apparue. « Et tiens prends ça le poète », « tiens l’homme libre, ça dans les dents », « o sole mio et mon poing dans la gueule tu le veux encore ». C’était un véritable massacre. Quand ils comprirent qu’ils étaient en train de le démolir pour de bon, ils redoublèrent encore plus de violence, comme pour ne laisser aucune trace. On lui sauta dessus à pieds joints, on le frappa avec des bouts de bois qui traînaient là, un des époux lui jeta même une énorme pierre au visage. Un bain de sang s’écoulait maintenant sur l’herbe verte de la prairie alors que les épouses s’étaient rhabillées et regardaient la scène avec horreur. Quand ils furent certains d’en avoir fini pour de bon, ils laissèrent là cette chose monstrueuse, des lambeaux de chair éparpillés partout sur le sol, prirent leur épouse respective par le bras et rentrèrent chez eux.

Édouard, qui était resté en retrait, pour une raison bien compréhensible, s’approcha de la scène du meurtre, et regarda ce corps déchiré et démoli qui gisait sur le sol, sans vie, baignant dans une mare de sang. Affligé, et même triste, ce qui le surprit dans un premier temps, il s’apprêta à partir quand, quelques mètres plus loin, il aperçut le borsalino de celui qui avait causé tant de tracas à certains, et de plaisir à d’autres. Il le prit et le déposa sur la dépouille de cet être étrange, sans doute trop étrange même pour ce monde, cet « être libre » comme il se le figurait maintenant. En déposant le chapeau, il aperçut au milieu de toute cette chair tuméfiée, une petite boule rosâtre qui semblait intacte. C’était un gland. Sans trop savoir pourquoi, il le ramassa et le glissa dans sa poche, pensant là que c’était peut-être le fin mot de toute cette histoire ; pour lui, et pour son ancien compagnon de chair.

Quelques jours plus tard et après un passage heureux chez le médecin, Édouard était comme neuf, instrument reluisant et sans aucune pièce manquante. Et, alors que son épouse l’attendait dans le lit, pour voir s’il savait toujours se servir de son engin, il repensa à toute cette histoire, se demandant s’il ne ferait pas mieux, tiens, de se mettre à la poésie et de quitter son boulot.

Après tout, se dit-il, il paraît que les meilleurs amants sont des hommes libres.

Édouard poussa la porte d’un pied confiant et guerrier, et entonna un radieux : « Me voilà, o sole mio ! », son sexe dressé et plus viril que jamais.

Son épouse, impatiente, allongée dans le lit, s’en mordait les lèvres.

Loufbroc contre le monde

Loufbroc contre le monde


En ce lundi matin, comme tous les lundis matin depuis une dizaine d’années, un homme d’une banalité affligeante, portant pull à carreaux, pantalon gris délavé, embonpoint et fatigue chronique, vivant encore chez sa mère, se rendait dans l’hypermarché du coin faire ses provisions.

Monsieur Loufbroc avait les cheveux grisonnants, s’évaporant de son crane un peu plus chaque jour, signe que la vieillesse s’installait, mais aussi que les tourments et les ravages de la vie ne quittaient guère cet homme.

Ce matin-là, il n’était plus qu’une boule d’angoisse, tournant parfois sur lui-même sans savoir pourquoi, prenait un article quelconque pour le reposer aussitôt, marchant d’un rayon à un autre en se grattant la tête, en pensant à ce que son patron allait bien lui réserver comme surprise.

Bigre de bigre, se dit-il. Je le vois déjà de son bureau me hurler dessus avant même que je ne m’installe, crier au scandale pour un retard inexistant et mettre en cause ma tenue vestimentaire. Bigre de bigre, c’est intolérable. Il faut faire quelque chose…

Certes, mais Monsieur Loufbroc n’était pas du genre à tenter quoi que ce soit, à remettre en cause l’ordre normal du monde, à se rebeller, à faire face au destin ou à montrer le poing. Pourtant, comme toute chose ne peut durer éternellement, comme un homme ne peut jamais tendre la joue infiniment sans que l’esprit ne finisse par dire stop, ce jour-là, cet esprit qui n’en pouvait plus allait enfin prendre les choses en main.

Alors qu’il était sur le point de prendre son pain et de partir, une chose terrible renversa le cerveau de Monsieur Loufbroc comme un tsunami, le dévasta, lui fit penser les pires abominations, les horreurs les plus terribles. Il hurla. Intérieurement, car tout de même… Sa baguette était encore une fois terne, presque blanche, molle, manquant de cuisson, cuite à la va-vite pour ainsi dire, posée là comme on jette de la nourriture à des pauvres ou à des cochons. Une insulte. Une gifle. Une explosion.

Bigre de bigre !, se dit notre homme. Qu’est-ce qu’on me sert là encore ? Un homme respectable tel que moi ! N’ont-ils pas honte ? Ne peut-on pas offrir un peu de dignité en même temps qu’une baguette ? Ne reste-t-il plus rien en ce monde à quoi se rattacher ? Si on accorde même plus d’importance aux choses les plus élémentaires !

Si d’apparence il sembla toujours calme, serein, comme juste un peu perdu dans le magasin, et que les autres clients ne remarquèrent pas la terrible colère qui inondait cet homme, Loufbroc était sur le point de renverser complètement sa vie, et le monde avec.

Il tournait sans cesse dans le rayon boulangerie espérant trouver un des employés, coupable de ce crime indécent commis quelques instants plus tôt. Loufbroc allait lui régler son compte, l’attraper par le col et lui mettre la baguette mi-cuite sous le nez.

Qu’il comprenne ! Il faudrait le renvoyer oui !

Rien. Personne ne se montrait et les minutes passaient, si bien que Loufbroc tapait du pied par terre, pour montrer son impatience et regardait sa montre toutes les dix secondes, voyant le temps passer, son retard au bureau grandissant et imaginant déjà la tornade qu’il prendrait par son patron en arrivant.

Loufbroc patienta quelques minutes de plus devant l’entrée des boulangeries, et n’en pouvait plus, ne tenait plus en place, et de terribles idées germaient dans son esprit. Non seulement le manque de cuisson de la baguette le rendait furieux, mais cette colère, et sa vie chaotique des derniers mois avaient entraîné des désirs de transgression, de liberté, de défi.

Qu’y avait-il derrière ces rideaux de plastique ? Cette question depuis plusieurs semaines le turlupinait. Il se demandait tous les lundis en choisissant sa baguette, quel monde pouvait-il bien y avoir derrière ces longues bandes de plastique. Des machines certes. Mais tout de même. Et pourquoi aucun client n’a jamais eu la curiosité de s’y rendre ?

La peur, pensait Loufbroc. Ah. Bigre de bigre, ce n’est pas la peur qui retient le monde de passer derrière le rideau et de voir enfin ce qu’il s’y trouve. Mais je tiens là une réelle excuse. Une occasion. Avec cette baguette toute molle, j’ai de quoi me plaindre pour de bon. Et fi de la morale. La morale n’est qu’une baguette pas assez cuite. Mais tout de même. C’est là un sacré risque. Que se passe-t-il une fois la limite franchie ? Car ce n’est qu’un rideau. Et encore. Un rideau ridicule. Du vulgaire plastique. Mais il y a là bien plus qu’un rideau. Il y a là le dépassement de l’ordre établi. La remise en cause de tout un système. Le défi des lois et de la moralité. Franchir ce rideau serait comme mettre un pied dans un univers inconnu, c’est quitter l’humanité soumise et apeurée !

Loufbroc trépignait de plus en plus, gigotant sur place, se grattant la tête, intriguant les quelques rares et vieux clients qui passaient par là en ce lundi matin, faisant même les gros yeux à une vieille femme voûtée qui venait chercher sa baguette. Si l’idée le séduisait, et s’il avait enfin la possibilité de prendre en main sa vie, tout de même, il était un homme respectable même s’il était le martyr de son patron, et la risée de sa pauvre mère, c’était un homme sans histoire, simple, toujours dans les clous.

Les clous, se dit-il. À quoi mènent les clous ? Les clous ne mènent qu’à une chose. À des baguettes molles. Bigre de bigre. Il faut bien que quelqu’un prenne les choses en main. Et il semblerait que ce quelqu’un ne peut être que Loufbroc en personne. Et puis… Quand on porte un nom pareil, on doit savoir se montrer grand.

Loufbroc s’avança, à tâtons, vers le rideau de plastique, et avec cette baguette en main, blanche, terne, pas cuite, il poussa un des pans du rideau, tremblant de tous ses membres, zieutant que personne ne le surprenne, et après avoir respiré un grand coup, s’engouffra dans un monde nouveau, pensant avoir franchi là un point de non-retour.

Dans cette salle mystérieuse, objet de toutes les idées bizarres et de tous les fantasmes, dans l’obscurité, des machines ronronnaient de toutes parts, des fours somnolaient, attendant les ordres, des diodes rouges et vertes clignotaient de-ci de-là, et Loufbroc fut pris d’un grand vertige. Il avait osé. Pour la première fois de sa vie, ou vraiment pas loin, il avait transgressé des règles, et pas n’importe lesquelles, il avait transgressé les lois de l’ordre et de la morale. Les lois de la boulangerie. Les lois du pain et du vin. Les lois divines, la justice, la peur. Il avait atteint les plus hautes cimes du courage en cet instant qui faisait maintenant de lui un autre homme.

Loufbroc était fier de lui, mais aussi angoissé, un employé pouvait surgir à tout moment, et il aurait à s’expliquer. Il était urgent de faire vite. Sur un tapis roulant, des dizaines de pâtes à pain rectiligne attendaient leur tour, pour passer à la casserole pour ainsi dire, et être transformées en baguettes. Sans réfléchir, et avec la ferme conviction d’agir là pour le bien de l’humanité, Loufbroc, bondit vers le four, trouva facilement un minuteur sur lequel il prolongea la durée indiquée, et, bombant le torse, il frappa de son poing, comme on brise la tablette des lois, le gros bouton rouge qui mis la machine en route.

Le four s’activa, lâcha des jets de vapeur, avala le tapis roulant, et sous les yeux ébahis de Loufbroc, les pâtons blancs, froids, et ternes se transformaient en baguettes rudes, dorées, et magnifiques.

Quelques minutes plus tard, au moment où des employés revenaient de leur pause, les baguettes sortirent du four, fumantes, croustillantes, cuites à point. Loufbroc sauta sur la marchandise, conscient qu’il ne fallait pas rester une seconde de plus ici, attrapa une baguette parfaite, et sortit fièrement du magasin avec ce qui constituait là un signe de pouvoir. Un signe de rébellion. Un signe qu’il était maintenant le maître de sa vie. Il était prêt à faire face au monde entier.

Loufbroc se hâta de se rendre à son bureau qui se trouvait juste à quelques pas de l’hypermarché, et à peine franchit-il la porte qu’une voix de dragon retentit depuis l’autre bout des locaux.

« Loufbroc ! Nom de nom ! Est-ce une heure pour arriver au boulot ? hurla son patron. »

Il attendait de pied ferme son employé, se tenant debout sur son bureau prêt à sauter comme un tigre, et quand son employé arriva, l’air heureux, pas du tout gêné d’un tel retard, une baguette idiote sous le bras, il lui jeta tout d’abord un regard circonspect, puis hurla à nouveau :

« Nom de nom ! Qu’est-ce que c’est que cette dégaine ? Qu’est-ce que c’est que cette tenue… »

Vlan !

Le coup de baguette était parti, lâchant des miettes et marquant le visage du patron de quelques griffes et d’une rougeur sur le coin de l’œil. L’homme se frotta la joue, se demandant ce qu’il venait de se passer. Le sceau de la justice venait de frapper. Il y avait maintenant quelqu’un en ce monde pour rétablir un peu d’ordre, pour rétablir la paix, pour inverser les valeurs, pour redonner du courage aux faibles et aux déshérités.

« Nom de nom ! Loufbroc ! De quel droit ? Un petit homme comme vous ! D’ailleurs… Est-on encore un homme avec un nom pareil ? Loufbr… »

Vlan !

Nouveau coup de baguette. Sans même un mot de celui qui venait de corriger son supérieur. Comme si le geste en lui-même suffisait. Qu’une explication aurait été superflue. Qu’il n’y avait là qu’un homme qui remettait les choses en place dans ce monde, en commençant par retrouver sa dignité.

Le patron se frotta à nouveau sa joue, qui commençait à saigner sous les écorchures de cette baguette dure comme du roc et capable de dresser des bêtes sauvages. La surprise passée, il recula tout d’abord d’un mètre, regardant son employé comme on regarde un fou, puis attrapa son manteau et courut vers une porte dérobée en hurlant qu’il reviendrait avec qui de droit, forces de l’ordre, maire, président et ministres s’il le fallait.

Quand il se retrouva seul dans le bureau de son chef, Loufbroc souffla un bon coup, et s’assit sur la chaise royale qui l’impressionnait tant depuis son arrivée. Il s’assit à cette place qu’il jugeait importante, pendant que les autres employés s’agglutinaient autour de ce bureau entouré de parois en verre, collaient leur visage pour voir à l’intérieur comme on regarde un poisson étrange dans un aquarium.

Bigre de bigre, se dit-il. Voici l’homme. Voici celui qui prend le pouvoir par la puissance de sa volonté. L’homme fait pouvoir. L’homme fait dieu pour ainsi dire.

Loufbroc tournoya sur la chaise en se faisant pousser à l’aide sa baguette, comme un roi fou, et cria, à une secrétaire imaginaire :

« Janine ! Apporte-moi un café ! Et bien cuit ! »

Il tapa sur le bureau avec sa baguette, se releva, chercha quoi faire de cette nouvelle qualité de chef qu’il venait d’acquérir par une violence qu’il découvrait, se mit devant la fenêtre qui surplombait la ville du haut de ce sixième étage, et se sentit comme un aigle volant seul dans les plus hautes cimes.

Ces brebis, se dit-il en voyant toute la masse de piétons dans les rues se rendant au bureau ou errant comme des êtres perdus qu’il fallait guider.

Il souleva sa baguette vers le ciel comme pour la montrer au monde, et vit là plus qu’un trésor, une arme de guerre contre la faiblesse, contre le manque de courage, il vit là, le bâton guidant le peuple.

À ce moment-là, tout en bas, des gyrophares attirèrent l’attention de Loufbroc, et des policiers guidés par le chef qui montrait l’immeuble où il se trouvait, lui firent comprendre qu’il était temps de quitter les lieux, et de poursuivre sa destinée.

Loufbroc prit les escaliers de secours à l’arrière du bâtiment, en montrant son poing aux forces de l’ordre qu’il voyait grimper à l’intérieur, et se retrouva dehors, seul, libre, fort comme un lion.

Bande de crétins, pensa-t-il. On n’attrape pas un lion avec des plumes.

Une fois tranquille, serein, libéré, la baguette à la main, le ciel bleu au-dessus de sa tête, une douce brise en ce jour d’été, Loufbroc déambula dans les rues en respirant à pleins poumons comme s’il respirait pour la première. Plus rien ne semblait pareil, l’air avec le goût de miel, ses pas étaient légers, souples, vifs, sa posture droite, il tenait sa baguette bien haute, comme un trophée. L’homme enfin libéré de ses carcans et de ses chaînes marchait dans les rues comme un seigneur.

Soudain, un chien, tenu en laisse par une vieille dame au chapeau rose, minuscule, agressif, virulent, au poil blanc frisé et au regard teigneux, se mit à aboyer sur cet homme étrange et sa baguette. Le chien dû voir là un ennemi, un pourfendeur de l’ordre et de la morale, et lui bondit dessus sous le regard effrayé de la vieille femme qui se retint de pousser un cri.

Vlan !

Un coup de baguette partit et vint assommer le chien qui gisait les quatre fers en l’air, la langue pendue, gesticulant une patte de temps à autre. La vieille dame montra les dents, puis le poing, et se jeta sur l’agresseur de son petit bijou, en criant à « l’assassin ».

Vlan !

La vieille femme se retrouva par terre elle aussi tandis que le chapeau rose à fleurs vola à deux mètres de haut avant de redescendre s’écraser sur le trottoir comme une feuille morte emportée par le vent.

Bigre de bigre… Que périssent les faibles et les ratés, jura Loufbroc intérieurement.

Il poursuivit sa route, marchant au hasard des rues, au gré du vent, libre comme jamais, n’ayant ni dieu ni maître, et se laissait envahir par ce pouvoir auquel nul ne résistait.

Une jeune femme en belle robe courte croisa sa route ; Loufbroc usa de sa baguette pour soulever le tissu et jeter un coup d’œil salace aux fesses de la dame. Un homme trapu, bien portant, et garant des mœurs et de la morale toisa notre homme ; Loufbroc tint sa baguette comme une pique et lui fit valser son haut de forme.

Plus rien n’arrêtait notre homme. Mais le plus étrange, et le plus farfelu, c’est que d’autres hommes se mirent à marcher au pas derrière lui. Peut-être impressionnés par cette nonchalance, par cette subversion, par cette immoralité, ou par cette baguette qui permettait dans de choses. Il y avait maintenant une dizaine, puis une vingtaine et même une cinquantaine d’hommes qui marchaient derrière celui qu’ils voyaient comme un libérateur. Toute une armée de ratés, de damnés, d’hommes enfin libres, clodos du coin, ivrognes de bon matin, fous, sauvages, pervers, qui dévalisaient les boulangeries au passage pour se munir aussi d’une baguette.

La rue était remplie de cette marée d’êtres n’ayant plus rien à perdre, ou rien d’autre à faire, et convaincu de détenir là un pouvoir nouveau, de prendre une revanche sur la vie, d’être au-delà de toute morale, de bien ou de mal. N’ayant juste en tête et dans les veines qu’une fureur de vivre, de vivre enfin, de rattraper le temps perdu, faisant fi de toutes conséquences.

Au fur et à mesure que les rangs grossissaient, que les rues étaient remplies d’un vacarme impossible, que les baguettes s’accumulaient, l’odeur du sang et des pulsions les plus basses remplissaient le cœur de ses hommes et les poussaient aux actes les plus vils. Des passants furent massacrés, des femmes agressées en pleine rue, en plein jour, en plein soleil, sous des arbustes ou au pied des fleurs. La ville était à feu et à sang et tombait sous les coups de baguette de ces hommes sans foi ni loi. Deux bonnes heures plus tard, alors que toutes les boulangeries étaient vandalisées, que des hommes gisaient dans leur sang, que des femmes pleuraient, terrorisées et prostrées dans des coins sombres, les forces de l’ordre se montrèrent enfin. Des wagons entiers de véhicules, gyrophares tournant comme jamais, s’arrêtèrent devant la horde de fous furieux, de bandits, d’hommes libres, qui attendaient la confrontation.

Les policiers n’avaient jamais vu ça, les hommes qui leur faisaient face n’étaient plus des hommes, mais des animaux, des bêtes sauvages, comme s’ils savaient qu’ils jouaient là leur dernière danse, que toute leur vie d’errance, de misère, d’esclavage ou de solitude les avait conduits ici, en ce lieu, en pleine rue, une baguette à la main, pour montrer au monde que la lutte était possible, qu’il ne fallait pas se résigner, qu’il fallait mordre.

Face à une telle violence, et face à ces baguettes quasiment acérées qui volaient en éclats à force d’être utilisées comme des gourdins, les forces de l’ordre durent faire feu et entamèrent un véritable massacre.

Tac tac tac ! Vlan ! Tac !

Les émeutiers n’eurent aucune chance. Les coups de feu partaient de toute part, transperçant des dizaines d’hommes, brisant des centaines de baguettes, abattant sur cette foule en furie le marteau de la justice, le poing de la loi.

Loufbroc, de son côté, s’était fait tout petit, depuis que son armée pour ainsi dire avait mis à sac la ville, et dans un éclair de lucidité ou de couardise, avait mis les voiles, à la vue des gyrophares.

Il avait assisté au carnage de loin, les épaules tombantes, une larme à l’œil, la baguette à la main.

Bigre de bigre, se dit-il. Tout cela est de ma faute. Je ferai mieux de me faire tout petit.

Il prit le chemin vers son domicile, alors que le soleil commençait à se coucher, colorant le ciel d’un voile doré.

Comme une baguette bien cuite, se dit Loufbroc.

Juste avant d’arriver chez lui, une vieille femme, aux vêtements en lambeaux, faisant la manche dans la rue depuis des années, l’interpella à son passage, et lui demanda :

« Oune pétite pièce, mon sieu. »

Loufbroc la regarda, fatigué, les envies de pouvoir évaporées, et lui tendit ce qu’il restait de sa baguette, et donc de sa volonté. À peine l’eut-elle entre les mains, que la vieille femme croqua dedans comme une morte de faim et lui dit d’un sourire sans dent :

« Mirci mon sieu. Mirci boucou. »

Devant un tel geste d’altruisme, un tel acte, un tel héroïsme, un tel abandon de soi, un tel sacrifice et face à tant de chaleur en retour, tant de reconnaissance et comme touché en plein cœur, Loufbroc versa une larme, mis un genou par terre, et dit :

« La baguette sauvera le monde. »

Sous les yeux de cette vieille dame, qui se dit quelque chose comme « diconne pas non plou fils », Loufbroc poursuivit son chemin, s’affaissant peu à peu à chaque pas, sous le crépuscule naissant, comme une idole perdant peu à peu de son éclat.

Après toutes ces émotions, et cette journée tellement éprouvante pour le cœur de cet homme, il ouvrit enfin la porte de chez lui pour un repos bien mérité.

Mais à peine entré… Vlan !

Une baguette vint s’écraser sur son crâne. Loufbroc ne comprit pas ce qu’il se passait, se protégea de ses deux mains, et vlan ! Un deuxième coup sorti de nulle part vint presque l’assommer.

Aussitôt, une voix de marâtre, tremblotante, mais pleine de colère, lui hurla :

« Ah le fils de rat ! Je vais t’en filer moi des coups sur la tête ! Le travail a appelé ! S’en prendre à son propre patron ! Nom d’une baguette ! »

Loufbroc sut qu’il ne lui restait qu’une seule chose à faire, fuir, très vite, s’enfermer dans sa chambre, fuir cette furie qui ne lui laisserait aucun répit !

Vlan ! Vlan ! Les coups pleuvaient tandis qu’il courait pour se cacher, toute force, toute détermination, toute volonté envolée.

« Qu’il se cache oui ! Comme son père ! Pas un homme ! Est-on encore un homme quand on s’appelle Loufbroc ? On est un sous-homme, oui ! cria sa mère, en levant la baguette bien haut comme on s’apprête à donner un coup de marteau. »

Loufbroc, à bout de force, s’affala de tout son être sur son lit, dans le noir complet, le corps tremblant de partout, marmonnant des choses incompréhensibles, puis dans un demi sanglot murmura : « Bigre de bigre… ».

Fantômes du passé

Fantômes du passé


Il y a bien des années, je revenais régulièrement sur les lieux qui avaient vu passer ma jeunesse. Je m’amusais à faire revivre les souvenirs de ces moments d’insouciance, de ces jeux d’enfants et d’évasion dans les coins perdus.

J’arpentais alors ces longs chemins de terre et de route au goudron abîmé, au bord de ces champs de blé maintenant presque tous oubliés, ce paysage d’une ruralité immortelle, comme figée dans le temps. Puis je passais souvent devant ce corps de ferme dans lequel je jouais, il y a bien des années, avec les enfants du coin, endroit qui contenait tout un tas de souvenirs, de joies et de rires.

Un jour que je me promenais, pendant des vacances bien méritées, loin des longues heures passées au bureau, le vieil homme qui habitait dans la ferme depuis toujours, qui y était déjà avant que je ne vienne au monde, comme faisant partie du paysage, de la légende du lieu, me salua à mon passage, et me demanda si j’étais du coin. Je lui expliquai que je venais simplement me ressourcer pendant les vacances, que je revenais sur les lieux de mon enfance, pour faire revivre de vieux souvenirs. Il sourit, de son visage tanné, taillé par les rides, et me dit :

« Eh bien, une bonne chose, oui, que de revenir voir les ancêtres. Mes petits enfants devraient revenir plus souvent tiens. Pas vu certains depuis des années maintenant. Mais si vous voulez faire un tour dans la ferme, allez-y ! »

Surpris par l’invitation, à laquelle je ne m’attendais pas, mais qui tombait fort bien, je répondis par l’affirmative, à la fois pour faire plaisir à ce vieil homme et pour avoir le plaisir de faire revivre les effluves du passé.

Il sourit à ma réponse et m’ouvrit ce portail en fer, le même que dans mon enfance, maintenant absolument rouillé de partout, et m’accompagna pour une visite guidée. Nous longions les bâtiments, faits de murs de briques rouges à moitié terminés par endroits, héritage du temps passé. Il me décrivait chaque coin de la ferme : ici un ancien poulailler, là-bas la grange pour les ballots de paille, ici une porcherie à l’abandon. À chaque énumération, des souvenirs enfouis me rappelaient le temps passé dans ces lieux. Des images de collecte des œufs me revenaient, des parties de cache-cache derrière les ballots, des souvenirs plus terribles aussi, comme la castration des verrats et leur cri atroce, cette douleur qu’on pouvait presque toucher et qui hante encore les limbes de l’esprit des années plus tard. Je suivais le vieil homme avec un sourire conquis et satisfait sur le visage, comblé bien plus que je ne l’aurais imaginé, comme un enfant trouvant un vieux trésor enterré.

En passant devant un terrain qui menait à une autre grange, où était jadis garé un vieux tracteur rougeâtre et rouillé, qui faisait un bruit épouvantable et peinait à rouler, je lui demandai si le véhicule était toujours là, s’il roulait toujours. Le vieil homme me répondit :

« Oh là, non, de diou. Le vieux tacot n’a pas roulé depuis un bon moment ! Regardez-moi ce terrain ! Impossible de circuler là-dedans. Une jungle pour ainsi dire. Un de mes petits fistons avait dit qu’il allait l’entretenir… Mais bon… La vie reprend toujours le dessus. »

Sans vraiment savoir pourquoi, peut-être à cause du léger voile de tristesse ou de nostalgie qui traversa le regard de ce vieil homme, je lui proposai de m’en occuper.

« Je n’ai rien de particulier à faire ces prochaines semaines, je peux venir quelques jours par-ci par-là, et défricher tout ça. Ça me changera du bureau !

— Eh bien, pourquoi pas ? me répondit-il avec un sourire qui fit relever sa moustache. Si je peux, je vous donnerai un coup de main tiens ! »

Le lendemain, je revins avec quelques outils qui furent complétés par une vieille binette que le vieil homme m’offrit, et je me rendis avec lui sur le bout de terrain en friche pour constater l’ampleur des travaux. Durant quelques instants, nous contemplâmes la campagne environnante, ce vaste horizon de champs dorés sous un ciel d’un bleu profond. Le chant des oiseaux et le doux bruit du vent s’accordaient avec l’atmosphère paisible du lieu.

Je reconnaissais partiellement le terrain de jeu de mon enfance, les murs en brique rouge à moitié écroulés par endroits, les ronces qui avaient grandi et envahi le territoire, des herbes hautes et touffues qui avaient poussé ça et là, donnant un caractère sauvage et abandonné au lieu. Je contemplais l’endroit avec nostalgie, empli des souvenirs d’une vie si lointaine, si pleine d’insouciance, de promesses, et me surpris à penser que je n’avais finalement pas fait grand-chose de tout cela, de toutes ces promesses, que je n’avais fait que suivre le cours de la vie comme tout un chacun. Je trouvais alors là une occasion de faire quelque chose d’autre, de rattraper un acte manqué peut-être, d’être acteur de la vie en aidant ce vieil homme, pour qui, finalement, cette rénovation n’avait pas tant d’intérêt, mais qui y voyait peut-être lui aussi quelque chose de différent, quelque chose d’autre que le cours habituel de la vie.

Je passai la journée sous un beau soleil et un ciel absolument bleu à retirer des mauvaises herbes, à déraciner des pieds de ronces, à ratisser et bêcher un sol laissé à l’abandon depuis très longtemps. Vers la fin de l’après-midi, je constatais que le terrain était toujours en triste état et qu’il me faudrait plusieurs jours pour en venir à bout. Le vieil homme vint me trouver avec quelques saucisses et une bouteille de vin rouge, me servit un verre et dit :

« Eh bien. C’est déjà du bon travail là ! Pas eu trop chaud avec le soleil ?

— Merci, mais il y a encore du boulot ! Le temps était parfait au contraire. Je pense que je reviendrai demain et ensuite la semaine prochaine.

— Très bien ! Je risque pas de bouger d’ici de toute manière, hé, hé, me dit-il en avalant son verre d’une traite. C’est gentil de rendre service à un vieil homme. Je pourrai peut-être même ressortir le tracteur, tiens ! »

Nous poursuivîmes la conversation, parlant de tout et de rien, tandis que le soleil se couchait lentement dans les champs de blé avoisinants et que la fraîcheur du soir nous invita à nous séparer.

Je revins quelques jours plus tard et passai à nouveau la journée à débroussailler le terrain, à ranger les pavés et autres briques tombées des murs, comme poussées à terre par la main inéluctable du temps, et partageai de bons moments avec ce vieil homme qui me semblait de plus en plus seul au fil de nos échanges. Nous contemplâmes ensemble ce morceau de terrain qui commençait sérieusement à s’éclaircir et nous réjouîmes que mes efforts commençaient à porter leurs fruits.

« C’est vraiment du bon boulot, mon p’tit père, me dit le vieil homme. Encore quelques jours de travail et on pourra sortir le tracteur. Si vous avez encore l’âme à vous y mettre !

— Oui, bien sûr, lui répondis-je. C’est vraiment un plaisir en réalité. Je n’avais pas réalisé quelque chose de mes mains depuis bien trop longtemps.

— C’est une chance que vous soyez passé par là ! Si je devais attendre sur les petits fistons, hé, j’aurais tôt fait de finir dans le même état que ce terrain.

— Vous ne vous ennuyez pas trop tout seul ? osai-je demander.

— Oh, vous savez. À mon âge. J’ai tellement vécu. Les journées passent vite maintenant. Elles se ressemblent toutes. Ma petite femme est partie le mois dernier… J’ai eu la vie que je voulais. J’attends juste mon tour tranquillement. Mais si je pouvais sortir le tracteur une dernière fois… »

Il ne termina pas sa phrase, mais je vis que ce terrain, ce travail que je faisais là, pour lui, lui tenait réellement à cœur, et je le quittai ce jour-là avec la certitude de faire quelque chose de bien. De faire quelque chose d’utile.

Je ne pus revenir que deux semaines plus tard, et à mon arrivée, je fus surpris de voir du monde sur le parvis de la ferme. Plusieurs hommes, d’à peu près mon âge, échangeaient sur des choses et d’autres, le regard froid, comme attristés. Je franchis le portail et les saluai. « Bonjour. Je viens rendre visite, depuis quelques semaines, au vieil homme qui habite ici. Et je…, leur annonçai-je sans réussir à trouver quoi dire exactement.

— Notre grand-père est décédé il y a tout juste deux semaines, me répondit l’un d’eux.

— Oh. Je suis navré. Mes condoléances. Il semblait encore en forme pourtant.

— Il avait fait son temps, me dit un autre.

— On avait prévu de sortir le tracteur, leur dis-je un peu perdu dans mes pensées.

— De quel tracteur parlez-vous ? me demanda l’un d’eux. L’épave au fond du terrain ? Mais il a été vendu il y a bien longtemps. Cela fait des années qu’il n’y a plus de tracteur ici. Papy n’arrêtait pas d’en parler, comme s’il n’avait jamais voulu l’ôter de ses souvenirs.

— Ah, je ne savais pas, repris-je. Et pour le terrain ? Je suppose que cela ne sert plus à rien que… ?

— Si vous êtes intéressé pour le terrain, tenez, prenez ma carte et faites-nous une proposition, conclut un dernier, l’air agacé. »

Je pris la carte qu’on me tendit et les quittai, comprenant que je dérangeais, que je n’étais là qu’un inconnu un peu étrange qui cherchait peut-être juste à mettre la main sur une part de l’héritage. Je les laissai à leur discussion, pensant qu’il s’agissait peut-être là des jeunes gens avec qui je jouais ici même il y a plusieurs décennies, et me dis que le temps de l’insouciance, était bien derrière nous, et que je m’accrochais peut-être un peu trop aux fantômes du passé.

Je quittai la ferme et ce vieil homme maintenant bien loin, comme ses souvenirs et ses désirs. Le bout de terrain resta tel qu’il était, comme une œuvre qui restera à jamais inachevée, qui restera à jamais en friche.

Je quittai la campagne avec cette carte de visite en poche et cette étrange proposition. J’effleurai un court instant l’idée de racheter ce coin et de terminer le travail, mais je me ravisai aussitôt, laissant, pour de bon, derrière moi ce qui n’était finalement qu’un prétexte pour m’accrocher à des chimères, qu’un prétexte de plus pour ne pas défricher ma propre vie.

Simagrées de la vie quotidienne et désir d’esthète

Une nouvelle qui part d’émotions, d’art, de Rilke et de Bach

Simagrées de la vie quotidienne et désir d’esthète


Dans le froid mordant d’une matinée de décembre, Joseph patientait à l’arrêt de bus, corps emmitouflé dans un vieux manteau usé, bonnet sur la tête, et mains dans les poches en tentant de se réchauffer.

Ça caille aujourd’hui, j’espère qu’il va se grouiller.

Il faisait encore nuit à cette heure matinale, et les rues étaient plongées dans la pénombre, et dans un silence, étrange, ce genre de silence que ne connaissent que les chiens errants, les clodos, les travailleurs de l’ombre, ce silence des rues désertes et des villes encore mortes.

Le bus arriva quelques minutes plus tard, quasiment vide, sinon le chauffeur, casquette posée de travers sur une mine patibulaire, lâchant un simple de signe de tête à ce passager qui venait de monter, se rappelant qu’il faisait un froid terrible à la dégaine du bonhomme, et poursuivit sa route. Le vrombissement sourd de l’énorme moteur était le seul bruit qui résonnait dans les rues comme un engin de destruction.

Une fois installé, et certain de ne pas être dérangé pendant la vingtaine de minutes de trajet qui l’attendait, Joseph sortit un livre d’une poche intérieure et se replongea dans un recueil de Rilke.

Il avait trouvé le bouquin un peu par hasard, il y a quelques semaines, et c’était plongé dedans, un peu par curiosité, étant du genre un peu intéressé par l’art, la musique et la littérature, et depuis, s’interrogeait de plus en plus sur le sens de tout ça, le sens de cette vie, le sens même de cette poésie qu’il avait du mal à cerner.

À quoi bon l’art ou la poésie dans une vie pareille ? se demandait-il souvent.

Il ouvrit son livre là où il s’était arrêté la veille, et reprit la lecture.

« Presque toutes nos tristesses sont des états de tension que nous éprouvons comme des paralysies, effrayés de ne plus nous sentir vivre. Nous sommes seuls alors avec cet inconnu qui est entré en nous. De grandes et multiples tristesses auraient donc croisé votre route et leur seul passage, dites-vous, vous a ébranlé. De grâce, demandez-vous si ces grandes tristesses n’ont pas traversé le profond de vous-même, si elles n’ont pas changé beaucoup de choses en vous, si quelque point de votre être ne s’y est pas proprement transformé. »

Tous ces mots, toutes ces phrases, lui semblaient à la fois pleines de sens, pleines de beauté, mais aussi inaccessibles. Que pouvait-il bien faire de tout cela ? À qui cela pouvait-il bien parler ? Il lisait à la fois par curiosité, mais aussi pour s’évader de ce « monde de merde », ce monde qu’il le forçait à prendre ce « bus de merde », par ce « temps de merde », pour s’évader de sa vie.

Il poursuivit sa lecture, pendant que le bus poursuivait son trajet, tout en ruminant intérieurement.

Ras le bol de dévaler ces rues toutes pareilles. Et ces baraques toutes pareilles. Toujours plongées dans le noir et dans ce silence de pauvres. Tout le monde sans doute déjà en train de se préparer pour une nouvelle journée de labeur. Et pour quoi ? Pour une nouvelle journée sans joie ni beauté, sans poésie.

Le bus sortit de la ville et traversa ensuite une zone en friche, dans le noir complet sinon un léger halo venu du ciel et des étoiles, tandis que cet homme, avec ce bonnet sur la tête et son manteau usé, lisait Rilke au milieu de nulle part.

Il arriva enfin à destination, se leva, salua le chauffeur, de loin, qui répondit d’un court hochement de tête, puis descendit et rejoignit l’usine d’incinération des déchets dans laquelle il allait passer sa journée, et dans laquelle il passait sa vie. Au moment de descendre, il se demandait ce que pouvait bien signifier cela, quel sens, dans une vie comme la sienne, pouvait avoir des phrases comme celles qu’il venait de lire.

« Si votre vie quotidienne vous paraît pauvre, ne l’accusez pas ; accusez-vous plutôt, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour en convoquer les richesses. Pour celui qui crée, il n’y a pas, en effet, de pauvreté ni de lieu indigent, indifférent. »

Il badgea à l’entrée du bâtiment, sur ce boîtier infernal qui ne lâchait jamais une miette, passa le tourniquet, comme s’il entrait dans un monde en guerre, rejoignit son vestiaire, et se changea, changea ses vêtements contre un bleu de travail noirci de toutes les saloperies possibles, son bonnet contre un casque jaune, comme un « soldat de la merde », et alla s’installer à son poste.

La salle était vaste et bruyante, d’immenses robots métalliques aux bras de géants acheminaient des tonnes de déchets de toutes sortes, les broyaient, les transportaient, un grognement métallique ininterrompu résonnait entre les murs et dans le cerveau des « agents de la destruction ». Toute la pourriture du monde, tout le gâchis de la civilisation, des objets inutiles, délaissés, oubliés, balancés par leurs anciens propriétaires, toute une histoire de l’humanité qui crevaient là, sous leurs yeux. Des mains de fer ratatinant des vies anciennes pour les amener dans la gueule béante de « l’entrée des enfers », comme ils aimaient la nommer. Cette fosse, aux flammes énormes, épaisses, cette fournaise terrible ne laissant aucune chance à ce qui y était jeté, réduisant tout en poussière. Parfois Joseph se disait qu’il ferait peut-être mieux de se jeter dans la gueule de la machine, plutôt que de continuer à la gaver.

Va savoir. Les flammes de l’enfer me purifieraient peut-être en un autre homme. Un homme meilleur. Non aucune chance… On est rien d’autre que la merde de ce monde. Même en enfer on resterait des merdes.

Le bruit était infernal, tous ces crissements de métal comme des bruits de tortures, et le vacarme assourdissant des flammes qui semblaient gronder et hurler. L’odeur, aussi, était épouvantable. Il régnait dans l’air un mélange d’huile de moteur usée, de rouille, de fer, de cuivre, tout un parfum métallique qui emplissait les narines d’un fumet chaud, de poussière, et de cendres.

On est plus que des machines en réalité, se disait Joseph. Dire que certains, quelque part dans le monde, écrivent de la poésie… Quand moi je détruis de la merde toute la journée…

Il passa la matinée à diriger les bras mécaniques de son « robot de malheur », à faire ce qu’on attendait de lui, à déplacer des carcasses de métal, à nourrir la bouche enflammée du four, tout en pensant sans arrêt à la lenteur écrasante des minutes qui broient leur homme, à la fatigue, à la désolation, à la poésie, à la beauté.

Qu’est-ce qu’un homme qui passe sa vie au milieu de ces robots de fers ? Qui détruisent le monde. Qui détruisent toute trace de civilisation ? Est-il encore un homme ? Ou ne fait-il que participer lui aussi à la lente destruction de toute vie. De toute poésie. De tout génie. Mais que reste-t-il de génie, d’art, de création au milieu des flammes, de la rouille et de ce boucan de merde ? Il ne reste qu’un cadavre sur pattes, en putréfaction, qu’un agent de la destruction, de la mort, qu’un rouage qui agit contre lui-même. Un parasite de la vie.

À midi tous les agents mirent la chaîne de production en pause, moment de sursis dans la marche en avant de l’enfer, déposèrent leur casque jaune, déboutonnèrent le bleu de travail toujours plus noirci d’huile et « de merde », et se rendirent tous au réfectoire pour reprendre des forces.

Ils s’assirent et mangèrent dans un silence plein de lassitude et d’épuisement, plein de regrets et d’amertume aussi. Quelques instants plus tard, un flot de rires gras et de jurons remplirent la salle. Des éboueurs qui avaient terminé leurs journées s’installèrent sur les tables restantes en s’esclaffant.

— Et encore une journée de fini. À nous la liberté !

— Bordel, encore une bonne journée, gueula un d’eux pour bien se montrer. C’est peut-être de la merde de se lever à quatre heures, mais quel plaisir de se faire lustrer le poireau par de la bourgeoise. Vraiment des chiennes. Encore une qui attendait à sa fenêtre et qui nous invite fissa fissa pour nous offrir un café. Quelle avaleuse bon sang. Elle nous a pris tous les deux. Et avec le sourire. Si c’est pas une belle vie ça. Pendant que le mari est parti trimer. La rue des lilas, je vous dis, c’est la rue des chiennes.

Le type qui mangeait à côté de Joseph lui tapa dans les côtes, et il lui demanda avec un grand sourire :

— Dis, le Jo. C’est pas ta rue ça ?

— Si. Si. C’est vrai, toutes des salopes dans cette rue, répondit Joseph.

— La tienne aussi ? brailla le collègue.

— C’est bon, va te faire foutre va. La mienne est pas comme ça.

Sans doute vexé, mais se demandant aussi ce qu’il faisait là, dans ce monde de tache, de rouille, de merde, de vulgarité, même s’il n’était qu’un misérable lui aussi, un « agent de la destruction », il entrevoyait, quelque part, dans le fin fond de son cœur, quelque chose de peut-être un peu plus grand et noble.

Il profita d’un moment de rire général, de vulgarité crade, et s’éclipsa, pour se poser dans un coin des vestiaires et continuer sa lecture, au calme, comme une petite fugue, une évasion, ou un suicide.

« Je vous prie d’être patient à l’égard de tout ce qui dans votre cœur est encore irrésolu […]. Ne cherchez pas pour l’instant des réponses, qui ne sauraient vous être données ; car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or, il s’agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant […]. Peut-être en viendrez vous à vivre seulement peu à peu, sans vous en rendre compte, et un jour lointain, vous aurez vos réponses. »

Juste avant de reprendre, il remarqua une phrase qu’il trouva à la fois simple, facile, peut-être trop, mais qui pour autant le turlupina, l’intrigua, car elle n’était pas juste une phrase, simple, et facile, perdue au milieu d’un tumulte de vers et de poésie, mais était comme une tornade. Puis un responsable entra dans le réfectoire, tapa dans les mains comme pour disperser des cochons et cria :

— Allez tout le monde, fini la pause là ! On retourne bosser, et fissa !

Joseph reprit sa place sur son monstre robotique, les bras métalliques toujours prêts à broyer toutes les merdes de ce monde, les articulations suintant d’une huile noire comme l’œil d’un corbeau, et à peine assis, se dit que l’après-midi allait être bien longue.

Les minutes étaient interminables, comme si elles contenaient en elles une éternité de damnation, tout en obligeant leur homme à une concentration de chaque instant. Les heures étaient comme des malédictions, comme des vies entières rongées par l’ennui, comme des rêves broyés, comme le chant métallique de la mort étranglant son homme avec un sourire de haine. Les flammes du four géant brûlaient sans répit, réduisaient tout ce qu’on mettait dans la bouche du monstre en cendre, des mètres cubes de ferraille, des vies entières écrabouillées et finissant en fumée et en poussière.

Joseph actionnait les leviers, appuyait sur des boutons, tournait des guidons, métronome de la destruction, suant sous la chaleur du métal hurlant et dégoulinant de la fournaise. Mais il ne pensait qu’à une chose, il ne pensait qu’à être ailleurs, qu’à s’échapper d’ici, de sa condition, de cette usine, de sa vie même pourquoi pas.

Des types écrivent peut-être de la poésie quelque part, entourés de femmes sublimes, dégustant des bons steaks, se lardant la couenne au soleil, ou regardant peut-être juste le jour s’écouler comme on déguste un bon cru

Vers la fin de l’après-midi, soudain, au milieu des crissements de métal et du boucan infernal des flammes léchant les cubes de déchets que les machines leur apportaient, un cri retentit dans toute l’usine, et un agent courut appuyer sur le bouton d’arrêt d’urgence. Un des types avait été attrapé par une manche de son bleu de travail et aspiré dans le ventre du monstre. Enfin, personne ne savait vraiment. Joseph se demandait qui ça pouvait bien être. Pauvre gars, se dit-il.

— Allez c’est bon, les gars. On s’occupe de tout. Nettoyez-moi toute cette merde, ordonna un responsable.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda un des agents. C’est le deuxième accident cette semaine, bordel. On risque notre vie ici pendant que vous vous pignolez dans vos bureaux !

— Retournez bosser, ouais ! Et toi, Régis, tu viendras me voir dans le bureau. T’es mis à pied !

— Au moins je crèverai pas pour vos yeux, cracha Régis avant que tout le monde ne reprenne son poste.

Joseph termina la journée sans envie, sans rien, sinon que du dégoût, et du désespoir.

Avant de partir, il passa devant le « bac à objets » où un des agents récupérait, un peu au hasard, tout un tas de bricoles qu’il jugeait intéressants, des babioles qu’il pouvait revendre quelques pièces. En fouillant le bac, au milieu des casseroles, des grille-pains, ou des godes vibrants, Joseph trouva un CD de musique qui lui fit de l’œil. Sur la couverture, une représentation d’un ange, au visage de femme, aux ailes abîmées, des larmes sur les yeux, semblait souffrir des égratignures du temps, et des flammes de la destruction. Il prit le CD qu’il rangea sous son manteau comme on cache une bouteille de gnôle, et marcha jusqu’à l’arrêt de bus, sous une nuit déjà naissante.

Il reprit le bus dans l’autre sens, bonnet sur la tête, relisant les dernières pages de son livre, comme pour être sûr de ne pas passer à côté de quelque chose d’important, d’essentiel, de peut-être salutaire même, et la nuit se pointait déjà, enterrant ce nouveau jour gâché.

Il rentra chez lui éreinté, posa ses affaires, son manteau, son bonnet, salua son épouse qui se trouvait dans une autre pièce et qui lui répondit à peine, et regarda le CD qu’il avait ramené.

Je suis peut-être rien d’autre qu’une merde. Un agent de la destruction. Mais j’ai quand même le droit à un peu de beauté. Qu’on ne vienne pas me faire chier.

Porté par ce besoin de sublime, de beau, il plaça le disque sur dans le lecteur, et se posa sur le canapé.

Son épouse était toujours dans une autre pièce, peut être occupée, peut être indifférente, la cuisine était remplie d’un monticule de vaisselle et de crasse, de joyeusetés du quotidien, de tout ce qui entrave les hommes dans leur désir d’esthète, et la musique se mit en route. La passion selon Saint Matthieu. Tout de suite, un violon d’une force rare, d’une émotion rare emplit la pièce, le violon gémissait, d’un gémissement plein de douleur, mais aussi plein d’espoir, et une femme se mit ensuite à supplier Dieu.

« Erbarme dich , Erbarme Dich Mein Gott Aie Pitié, Aie Pitié mon Dieu

Um meiner Zähren willen! À la vue de mes larmes !

Erbarme dich , Erbarme Dich Mein Gott Aie Pitié, Aie Pitié mon Dieu

Schaue hier, Herz und Auge Regarde ici, cœur et yeux

Weint vor dir bitterlich. Pleurent amèrement.

Erbarme Dich Mein Gott Aie pitié mon Dieu »

Elle chantait en allemand, et Joseph ne comprenait pas l’allemand, mais il comprenait la souffrance, et cette femme souffrait, et les violons souffraient, et Joseph lui-même, éreinté, seul sur son canapé, sans comprendre réellement ce qui lui arrivait, souffrait, bien qu’il ne croyait pas en dieu, la souffrance n’a rien à voir avec dieu pensa-t-il, et il entendait, à travers la voix, cette femme pleurer, et il entendait les violons pleurer, et au milieu de cette passion, seul, et épuisé, Joseph se mit lui-même à pleurer, sans comprendre vraiment pourquoi.

Quelques minutes plus tard, en plein milieu de ce moment privilégié, de cette beauté faite de chair et de larmes, sa femme sortit de la pièce, et voyant l’homme seul sur son canapé en train de pleurer, lui demanda ce qu’il avait, s’il était « con ou bien quoi ».

— Rien, lui répondit Joseph, se demandant ce qu’il aurait bien pu répondre d’autre.

— Oublie pas la vaisselle, lui dit sa femme avant de retourner dans sa pièce et de laisser Joseph retourner à son moment de grâce.

Il resta assis, ainsi, quelques instants, quelques minutes, incapable de se défaire de cette quantité d’émotions qui l’emplissait, et il attendit, il attendit, il attendit que tout se taise, il attendit que la musique se taise, il attendit que les violons se taisent, et que la femme se taise, et quand enfin le silence regagna la pièce il se demanda ce qu’il venait de lui arriver. Il se rendit dans la cuisine, les yeux encore rougis, mais comme transformé, sublimé, et regarda la quantité de vaisselle, de crasse et de pourriture, qui l’attendait, et une pensée le submergea. Il se souvint d’une phrase, d’un vers, d’un bout de poésie qui trottait dans sa tête depuis plusieurs heures, comme un cheval sauvage, et qui prenait, maintenant, tout son sens. Il se répétait cette phrase de Rilke, d’à peine quelques mots, avec comme une sorte de détermination dans le regard, comme si dans ce moment de souffrance et de grâce, il venait d’entrevoir quelque chose de plus beau, de plus pur, de plus important.

Il n’arrivait plus à se détacher de cette phrase, convaincu qu’elle contenait en elle toute une beauté, même plus, toute une vérité.

Cette phrase résonnait maintenant avec un son particulier, avec une musique particulière, loin des usines, des flammes, des engins de destruction et des épouses froides. Une phrase qui portait en elle tout un danger, tout un avenir :

« Tu dois changer ta vie… »

Et rien ne lui avait jamais semblé plus vrai…

Vers la liberté

Une nouvelle écrite pour un concours sur le thème « nature sauvage, une nature humaine »

Vers la liberté


Un homme rudimentaire, au caractère simple, fort, comme sculpté dans le bois le plus dur, marchait depuis plusieurs jours dans une direction que lui seul avait choisie.

Un jour, une rivière se fit entendre au loin, et l’Homme s’arrêta, et prit une poignée de terre qu’il émietta entre ses doigts calleux en hochant de la tête. Il jugea que l’endroit était bon, et qu’il avait parcouru suffisamment de distance loin des villes, et posa enfin son lourd sac sur le sol.

Au milieu de ces immenses étendues sauvages, de ces landes inhabitées, repoussantes et hostiles, il n’était qu’une tache, insignifiante, blême, perdue, mais l’Homme avait une confiance en lui inébranlable.

Depuis des mois, les pionniers s’étaient rués de toutes parts dans les coins inhospitaliers de la Norvège, désireux d’en découdre avec la nature, de prendre en main leur destin, de faire surgir la vie là où personne ne l’attendait. C’était une véritable ruée vers la liberté. Si bien peu d’entre eux réussirent à tenir plus de quelques mois, les nouvelles encourageantes entendues à propos de son cousin Isaak conduisirent l’Homme à se lancer lui aussi dans cette aventure. Il avait réuni tout le matériel nécessaire, emporté des graines de pommes de terre, des grains de toutes sortes de céréales, des outils affûtés, quelques réserves de nourriture, et une épaisse peau de chamois pour les nuits froides et longues qu’il allait devoir affronter. Mais l’Homme se sentait prêt.

Il déballa les affaires de son sac, sortit sa hache et décida de se mettre immédiatement à l’ouvrage. Il se trouvait à quelques centaines de mètres de la rivière, à l’ouest une multitude de bouleaux, aux troncs blancs comme la craie et aux feuilles foncées s’étendaient à perte de vue, à l’est, ce n’était qu’une vaste plaine ocre, faite de tourbe, et de mousse, plus loin des marécages montraient que l’endroit était riche en humidité et que, si la terre était aussi bonne qu’il l’avait jugée, il pourrait avoir des plantations dès la première année.

L’Homme savait que son salut résidait dans le bois, et que le bois ne tomberait que par la force et que son salut ne tenait donc que dans ses bras. Et l’Homme était grand, costaud, capable d’un labeur des jours durant, et n’avait peur de rien, sinon des ours. Il savait que les loups n’étaient pas une menace, tant qu’il aurait du feu, mais les ours étaient sa principale crainte, surtout en cas d’attaque nocturne. Heureusement il savait aussi qu’il n’y avait que très peu d’ours par ici, et l’Homme flanqua un premier coup de hache dans le tronc d’un jeune bouleau, qui tomberait quelques minutes plus tard.

Il passa la journée à abattre des arbres et à fendre des bûches, conscient qu’il devait dès à présent préparer le plus de bois pour tenir l’hiver. L’hiver, surtout le premier, était sa hantise. S’il réussissait à passer ce premier hiver, il savait qu’il serait sauvé, qu’il serait là pour toujours, qu’il aurait imposé sa marque sur ce lieu, qu’il l’aurait dompté. Au bout de quelques jours, il avait déjà abattu de nombreux arbres.

La nourriture était sa deuxième crainte, moins que le bois, car le bois c’est la vie se disait l’Homme. Lors de son trajet jusqu’à cet endroit, il avait vu passer des lièvres et même des cerfs, la rivière lui fournirait de quoi pécher, et l’endroit regorgeait de baies et la terre était bonne. Dès les premiers jours, il avait mis au sol ses plants de pommes de terre, se disant qu’avec un peu de chance il aurait de quoi récolter d’ici quelques mois, mais il lui fallait aussi faire face à l’hiver, comme pour le bois. C’est l’hiver qui était vraiment l’ennemi de l’Homme et il devait se préparer. Il planta ce qu’il avait de graines et de germes, et construisit une sorte de hutte avec le bouleau fraîchement coupé. Il arracha des tapis de mousse qui poussait en abondance et les utilisa pour en faire une protection, et espérer y conserver de la nourriture.

Des jours passèrent ainsi pendant lesquels l’Homme se mettait à l’ouvrage à chaque instant, abattant des arbres, défrichant les lieux pour faire apparaître cette terre sombre et fertile qu’il avait sous les pieds, chassant et péchant, séchant la viande et le poisson. Pendant tout ce temps il vit pousser des tiges et des feuilles d’un vert éclatant, signe que ses pommes de terre poussaient bien et un matin, alors que ces mêmes tiges et ces mêmes feuilles étaient en train de flétrir et de jaunir, il décida de creuser le sol et récolta de nombreux tubercules gros comme un poing. C’était un trésor.

Son labeur commençait à porter ses fruits, et l’endroit auparavant hostile, repoussant et sauvage, était maintenant marqué de l’empreinte de l’Homme. Il avait à sa disposition un stock de bois conséquent, un endroit parfait pour conserver sa nourriture et une petite maison rudimentaire, faite de poutres de bouleau, d’un toit de mousse et tapissée d’une boue ferme, lui offrait de quoi espérer passer l’hiver.

Mais l’Homme éprouvait également un sentiment nouveau qu’il n’avait encore jamais ressenti depuis qu’il était arrivé. Le soir quand le soleil se couchait derrière les montagnes pointues, et que le travail n’était plus possible et que l’Homme restait seul près de son feu, entouré de la nuit et des ténèbres, et que plus un bruit sinon le murmure lointain de la rivière, quelques cris de chouettes ou d’autres animaux diurnes, mais rares, se faisaient entendre, la solitude lui serrait le cœur. Et le doute s’installait dans ce cœur solitaire et l’Homme se demandait si c’était vraiment une bonne idée, s’il ne ferait pas mieux de repartir vers les villes et trouver un emploi quelconque dans les mines ou la construction de ces nouvelles routes qui émergeaient partout dans le pays. Mais il se reprenait vite, car il venait de ces villes, et de ces mines, et se sentait étranger quand il voyait ces routes et même ces nouveaux véhicules à vapeur qui faisaient un bruit monstrueux et qui le répugnait. Il était venu ici pour être libre, et il tenait dans cette solitude, et ce crépitement du feu et ces rares bruits de chouettes ou d’autres animaux diurnes, cette liberté qu’il avait tant recherchée.

Les premiers jours de froid arrivèrent plus rapidement que prévu et les premiers flocons tombaient sur le sol recouvrant le paysage d’un tapis blanc. Les journées raccourcirent soudainement, et le climat changea avec une rigueur si brusque que l’Homme fut heureux d’avoir travaillé avec le plus d’acharnement possible jusqu’alors. Le froid rendit la terre plus dure et de moins en moins facile à travailler, les animaux se firent plus rares, la végétation devint soudain terne, froide, comme un visage cruel vous incitant à déguerpir. Mais l’Homme ne doutait toujours de rien et continuait à bécher le sol, à couper des arbres, à chasser et à pécher, mais pour quel résultat ?

S’il se doutait que l’hiver serait l’épreuve la plus redoutable, il n’imagina pas que son corps et son esprit s’accableraient aussi vite. Un après-midi alors que le soleil était déjà en tain de se coucher au cœur de deux montagnes, comme lové entre les deux seins d’une mère, l’Homme se prit à trembler des mains, non pas seulement à cause du froid, mais de la douleur. Il tourna les paumes vers lui et se rendit compte à quel point il avait esquinté son corps. Des engelures lui coupaient les doigts, des ecchymoses partout coloraient sa peau d’une teinte vermeille, des boursouflures montraient le contact permanent qu’avait eu sa chair avec les manches des outils et les écorces des arbres. Était-il temps pour lui de faire une pause ? À un tel moment ? La rigueur du climat et l’obscurité trop fréquente ne lui permettaient de toute manière pas d’aller plus loin. L’hiver était là !

Les journées étaient de moins en moins productives, de plus en plus monotones et éprouvantes. L’Homme passait le plus clair de son temps à l’intérieur de sa hutte rudimentaire, mangeait peu, allumait un feu dès que le soleil se couchait, et l’entretenait pendant des heures. Le stock de bois, bien que fruit d’un labeur sincère, diminuait à vue d’œil. L’Homme restait de longues heures assis sous sa hutte à proximité du feu à se réchauffer et à se poser des tonnes de questions. La nature environnante avait, elle aussi, changé au fil des saisons et l’hiver avait semblé éteindre toute vie. Nul lièvre, nulle perdrix ne se montrait plus. La rivière était partiellement gelée et n’émettait plus qu’un fin murmure sourd presque indicible. Or le crépitement du feu, aucun son, aucun bruit, aucun souffle ne faisait entendre. L’Homme était seul. Il se demandait parfois s’il ne ferait pas mieux de rebrousser chemin, et de simplement revenir au printemps, mais quelle sorte d’homme serait-il alors ? S’il voulait dompter l’endroit, il devait se montrer fort, et il l’avait été jusqu’à présent. Tous ces travaux entrepris, toute cette terre retournée, tous ces arbres abattus. Tous ces projets. S’il n’avait pas encore réussi à aboutir à tout ce qu’il avait en tête, il savait qu’il n’en était pas loin, qu’il avait déjà avancé tant qu’il le pouvait, sans fléchir, sans exprimer le moindre signe de relâchement, montrant à la nature et à ce monde qu’il n’était pas un faible. Mais tout pouvait s’arrêter, par un abandon prématuré ou par la mort. Mourir ici ? Lui ? Non il n’en était pas question. L’Homme pour se donner de la force pensait au futur, pensait au printemps, pensait à tout ce qu’il aurait à faire une fois l’hiver terminé, et surtout à tout ce qu’il pourrait faire. Le cousin d’après les nouvelles, s’était marié à une autochtone. Des groupes de chasseurs vivaient encore plus loin dans les montagnes. Si aucune âme ne s’était montrée jusqu’alors, peut-être cela viendrait-il plus tard, pensait l’Homme. Il se voyait déjà peut être vivre ici, avec une femme et des enfants, agrandir la maison, construire d’autres habitations, élever des animaux peut-être retourner de temps en temps au village chercher des poules, planter d’autres graines, se marier, bâtir un moulin et moudre de la farine, aller à la pêche avec son fils, oui, mais pour le moment ce n’était que la nuit, le froid, le silence partout, la mort qui guettait, blanche et sans pitié. Et l’Homme, cette force de la nature, voyait son énergie, ses vivres et son bois, diminuer de jour en jour.

Juste tenir.

Juste passer l’hiver.

Un soir, tandis qu’il réchauffait près du feu son corps amaigri et emmitouflé sous sa peau de chamois usée, de l’autre côté de la rivière, l’Homme vit passer des silhouettes. Avec l’obscurité régnante, et un faible clair de lune, il ne put distinguer de quoi il s’agissait. Des autochtones, se dit l’Homme, sans doute porté par un maigre espoir qu’on puisse lui venir en aide. Les silhouettes ne bougeaient plus désormais et lui faisaient face. Il regardait dans leur direction, attendant peut-être un signe ou un appel, tandis que la rivière murmurait sous la glace et qu’une brise froide balayait les environs. Puis un hurlement lointain, suivit d’un deuxième lui firent comprendre qu’il n’y avait aucune main prête à lui être tendue, aucun être sur le point de l’aider. Il n’y avait là qu’une meute de loups, regardant l’Homme de loin, regardant le feu qui le protégeait et les loups et l’Homme se firent face à distance, sans qu’aucun ne montre de signe de peur, dans un respect mutuel, mais précaire. L’Homme savait qu’à ce moment il ne risquait rien, que sous cette nuit et cette lune faible et cette brise glaciale, les loups ne faisaient que lui montrer qu’ils étaient là, enfouis dans l’obscurité et les ténèbres, et qu’ils attendaient seulement le premier signe de faiblesse pour rappeler à l’Homme que cette nature qu’il voulait dompter n’aurait aucune pitié s’il montrait qu’il n’en était pas digne. L’Homme resta éveillé toute la nuit, alimentant le feu au fur et à mesure qu’il se consumait et n’avait qu’une chose en tête : passer cet hiver et montrer qu’il était bien digne de ses ambitions.

Des jours plus tard, alors que l’Homme se réveilla d’une nuit éprouvante, de cauchemars terribles et de la certitude que c’était là sa dernière nuit sur cette terre et qu’il n’aurait finalement été que le pantin de cette nature sauvage et indomptable, il sentit dans tout son corps une certaine douceur le recouvrir. Oui, des gouttes d’eau coulaient des feuilles des arbres, de la neige, en train de fondre, des bourgeons apparaissaient çà et là, la verdure semblait sortir timidement de sous la couverture de neige qui avait encore l’air éternelle la veille.

L’Homme se releva avec difficulté, des douleurs dans tous les membres, et observa ce spectacle de la nature changeant sous ses yeux, ce bruit sourd des gouttes qui tombaient sur le sol encore dur, la lumière éclatante du soleil qui réfléchissait sur cette couche de neige en train de disparaître. Au loin, sous les montagnes, un lièvre dévalait au-dessus des buissons qui bientôt donneraient de la nourriture nouvelle.

Au milieu de ces immenses étendues sauvages, de ces landes inhabitées, repoussantes et hostiles, il y avait maintenant un champ prêt à être cultivé, des habitations rudimentaires, mais solides, et un homme, qui regarda l’horizon avec un espoir nouveau et de la force dans les yeux.

C’était le printemps !

Bénie des dieux

Une nouvelle inédite, écrite avec ma fille pour un concours sur un thème loin de mes standards : Reine des volailles, volailles des rois.

Bénie des dieux


En l’an de grâce 1628, le seigneur Archibald revenait d’une expédition à l’est de la France, bien entouré par toute sa garde, et, en tant que fin gourmet, de son meilleur cuisinier. Alors qu’ils traversaient les terres jurassiennes, collines verdoyantes devant leurs yeux et fraîches rivières sous leurs pieds, le seigneur, à l’estomac capricieux, proposa de faire une nouvelle halte pour déjeuner.

« Messire, lui dit son cuisinier. Ce n’est pas que je rechigne de vous préparer de nouvelles succulences, mais les vivres diminuent dangereusement. À ce rythme-là, nous n’en aurons pas assez pour finir notre route !

— Qu’à cela ne tienne, lui répondit Archibald, se frottant la panse de ses deux mains. Trouvons une auberge et régalons-nous ! »

Un des écuyers, connaisseur des lieux et des spécialités locales, guida toute la garde vers une auberge de sa connaissance, à la réputation excellente.

« Vous verrez, messire, on y fait la meilleure gallinacée du pays ! Vos papilles n’en reviendront pas ! »

Ces mots ne manquèrent pas de faire froncer les sourcils du cuisinier, réputé lui aussi pour ses cuisses de poulardes d’une grande qualité.

Toute la troupe prit le chemin indiqué par l’écuyer et arriva devant une vieille auberge, rustique, typique du coin ; mélange de pierre, de terre et de bois, sa cheminée sarrasine sur un toit de tuiles creuses. Au-dessus de la porte d’entrée, une enseigne indiquant « Volaille des rois » trônait, avec à ses côtés une représentation métallique d’une poule au plumage blanc.

« Eh bien, dit Archibald en toisant son cuisinier. J’ai hâte de voir cela ! Je me demande s’ils cuisinent mieux les poulardes que toi ! »

Le cuisinier suivit son seigneur, sans dire un mot, les sourcils toujours froncés, et l’air maussade.

Une fois tous attablés, l’aubergiste vint quérir la demande du seigneur et de sa garde.

« Si Messire veut bien me le permettre. Je vous suggère de prendre notre spécialité locale. La gallinacée dans son jus. Une merveille pour les papilles. Vous m’en direz des nouvelles !

— Faites donc ! Mais je vous préviens, c’est un palais de seigneur que vous servez là ! Ne me décevez pas ! »

Un bon moment plus tard, alors que la cervoise coulait à flots, l’aubergiste revint avec des plats et des couverts pour chacun.

« Pardonnez l’attente Messire. C’est un plat d’exception, notre cuisinier aime prendre son temps. Je vous souhaite un bon appétit. »

Le service était impeccable, chacun disposait d’une belle cuisse de poulet, qui semblait cuite à point, dans son jus, un « écrasé de légumes du jardin » pour sublimer le tout.

Le repas fut un régal pour tout le monde, et particulièrement pour le seigneur qui ne s’en cacha pas devant l’aubergiste.

« Eh bien ! Dieu soit loué ! Je n’avais jamais rien goûté de pareil ! Une chair fondante et juteuse. Qui se détache de l’os sans le moindre effort ! Et un goût raffiné ! Comme du lait de noisette ! Quel est votre secret ? Mon fricasseur, ici présent, dit Archibald en montrant le seul homme qui semblait passer un mauvais moment, ne m’a jamais rien mitonné de pareil. Montrez-moi votre secret ! Vous devez avoir un cuisinier hors pair !

— Venez, mes sires, venez, suivez-moi. Nous avons en effet un cuisinier hors pair. Mais cela ne fait pas tout ! Notre enseigne ne ment pas, nous avons ici la volaille des rois ! »

L’aubergiste les amena dans les cuisines discuter avec le maître des lieux, ravi de leur en apprendre plus sur ses plats.

« Oh, oh ! C’est’y vrai que j’ai du talent. Mais le talent n’est rien sans un bon produit. Et nous avons ici le meilleur des produits. Je connais bien ma cuisine. Mais le véritable secret de la recette, c’est dans la cour qu’il se trouve. Allons voir notre éleveur, il vous expliquera tout ! »

Toute la troupe entra dans le jardin de l’auberge, grande étendue d’herbe, propre, un poulailler en béton construit sous les châtaigniers, dans lequel se promenaient des centaines de poules en toute liberté.

« Hep, Louison. Viens’t’y par ici ! héla le cuisinier à un homme qui jetait du maïs à la volée. Le seigneur Archibald voudrait en savoir plus sur tes poules !

— Holà, mon seigneur. Je suis content que mes poules vous aient plu. Regardez-moi ces bêtes ! Des poulets de Bresse ! »

L’éleveur attrapa une poule, d’une belle taille, d’un plumage blanc comme immaculé, tenant la tête haute avec fierté, les mandibules d’un rouge éclatant sous le bec, des pattes bleues aux reflets luisants.

« Eh bien, en voilà une belle bête. Elle me semble un peu plus grande que celles qu’on a par chez nous, non ? demanda le seigneur à son cuisinier en chef, qui hocha de la tête, l’air mauvais.

— C’est’y tout à fait normal, mon bon sire. Ce n’est pas une poule ordinaire. On en trouve que par ici. Mais à mon avis, c’est une espèce bénie des dieux ! Jamais vu de poulets de ce genre ailleurs.

— En voilà une belle histoire, mon brave. Dites, pourriez-vous m’en laisser une ou deux pour notre contrée ? Histoire d’apprendre un peu à nos éleveurs ce qu’il se fait par ailleurs.

— Avec plaisir, mon bon sire ! »

Le seigneur rentra dans son royaume avec ses poulets de Bresse sous le bras, heureux de cette découverte culinaire. Avant de monter dans ses chambres, il apostropha son cuisinier, en guise de défi, et lui dit : « Je te laisse les poulardes. Va donc voir nos éleveurs. Et fais en sorte d’arriver à un tel résultat. Sinon c’est aux cachots que tu t’y retrouveras ! »

Le lendemain, le cuisinier attrapa les éleveurs par les épaules en les secouant comme des cochons.

« Et vous autres ! Vos poules sont maigrelettes ! La peau sur les os ! Et la viande sèche ! Regardez moi cette bête ! hurla-t-il en leur montrant la “poularde royale”. J’en veux des comme ça ! Non, même mieux ! Des bêtes gigantesques ! Qu’on puisse se nourrir à plusieurs sur une cuisse ! Sinon, croyez-moi, c’est vos filles qui passeront à la casserole ! »

Pendant plusieurs mois, le cuisinier, qui ne manquait pas de recevoir des sermons de la part du seigneur Archibald, harcelait ses éleveurs pour savoir où ils en étaient. Ces derniers faisaient de leur mieux pour croiser des espèces entre elles, tout en leur donnant toutes sortes de mets étranges et peu recommandés pour des gallinacées. Ils leur arrivaient même de créer par moments des poules à deux becs, parfois des coqs à trois cuisses, et, devant la monstruosité de ces bêtes, les enterraient bien vite.

Puis un jour, pensant avoir atteint leur but, ils amenèrent une volaille découpée en huit pièces au cuisinier. Ce dernier, venant justement de recevoir un ultimatum du seigneur, dit aux serviteurs de faire appeler en urgence Archibald, car il avait « une volaille de rois » à lui faire goûter.

En découvrant les pièces de viande, le cuisinier ouvrit des yeux immenses. Les cuisses étaient gargantuesques, pesant bien plusieurs kilos, les ailes ressemblaient à celles d’un aigle, les filets à une poitrine de bœuf. Le cuisinier s’en frotta les mains, certain que ces pièces de choix impressionneraient le seigneur.

Après deux bonnes heures de préparation, le cuisinier marqua un instant une courte hésitation devant une odeur étrange, mais n’ayant pas vraiment le choix, fit servir les cuisses dans leur jus.

Il patientait dans sa cuisine, attendant que le seigneur vienne le féliciter, quand soudainement, il entendit des hurlements de colère provenir de la salle à manger.

« C’est une honte ! Un véritable scandale ! Cette viande est immangeable ! Pire que ça même ! Gorgée de flotte ! Comme si elle avait mariné dans la vase ! Et ce goût ! Pouah ! Un goût de rat crevé ! Des têtes vont tomber ! Amenez-moi le cuisinier ! Enfin, si on peut appeler ça un cuisinier ! »

Des gardes amenèrent le cuisinier en le tenant fermement par les épaules. Celui-ci se débattait et face au seigneur Archibald tenta sa dernière chance :

« Les éleveurs ! Ce sont eux ! Des malandrins ! Ils jouent avec la nature ! »

Afin d’en avoir le cœur net, Archibald, accompagné de ses gardes et du cuisinier, se rua vers les cours, chercha en pleine nuit les poulaillers, et ouvrit la porte d’un grand coup de sabot.

En voyant ce qui se trouvait à l’intérieur du bâtiment, les hommes en eurent un haut-le-cœur. Dans le poulailler, des dizaines de poules, énormes, atteignant presque le plafond, et tellement grasses qu’elles n’arrivaient plus à bouger, gisaient dans leur fiente, et caquetaient comme si elles étaient sur le point de mourir. Une d’elles, de son bec monstrueux, était en train d’éviscérer un rat, dont les tripes gisaient au milieu d’un tas d’ossements. Une odeur infecte, de pourriture et de mort, se mêlait à un long gloussement agonisant, qui donnait à la scène un caractère épouvantable.

Devant tant d’horreur, le seigneur finit par pousser par un long cri de détresse et de dégoût. Surprises par ce cri, et comme terrorisées, les dizaines de poulardes géantes tentèrent de se débattre, de fuir, mais, gênées par leur taille difforme ne purent que rouler sur elles-mêmes, se gêner, se mettre des coups de bec, dans un chaos total. Les monstres gallinacés s’entre-tuaient et se dévoraient même, avec une telle violence que le seigneur et les gardes prirent peur, et dans leur panique ne retrouvèrent plus la porte du poulailler. Coincés au milieu des poulardes géantes, ils prirent des coups de becs dans le crâne, le torse, et finirent aussi à moitié dévorés, au milieu du poulailler devenu abattoir.

Dehors, la nuit, paisible et tranquille, était bien loin de se douter du drame qui venait de se jouer entre ces murs. Quand les cris et les caquètements s’atténuèrent et que plus une seule âme ne vivait, dans ce silence retrouvé, une poule, blanche, gracieuse, atterrit, d’un bond svelte, à l’une des fenêtres. Elle contempla ce spectacle morbide, avec presque une fierté dans le regard. Son plumage blanc scintillant au clair de lune, elle trônait au dessus de ce terrible charnier. Majestueuse. Royale. Elle semblait bénie des dieux.


Fin

Nouveau site !

Un nouveau site concernant les textes de l’écrivain Mike Kasprzak est en cours de construction ! Plus d’informations à venir très prochainement !