Mike Kasprzak

Mike Kasprzak

Enfer – Dissonances 49

Nouvelle publication pour le Mike K, dans la revue Dissonances, sur le thème : Enfer. Thème fait pour le Mike K.

En attendant de recevoir la revue papier, voici la couverture, et un extrait du texte, longue phrase Krasznahorkienne.

« Ils hurlent dans la nuit, et la nature de leurs cris ne laisse place à aucun doute, ce sont des cris de douleur, de torture, des hurlements stridents et sourds qui s’effondrent sur des parois noires, sous un ciel noir, sur un sol noir, un sol brûlant, liquéfié, qu’ils foulent, tous, déambulant dans cette nuit sans fin, marchant dans les ténèbres et la fournaise, la peau détachée de leurs os, ne comprenant pas ce qu’ils font là, ne comprenant plus comment ils sont arrivés là, hommes, femmes, enfants, se contentant simplement de hurler, de chercher un chemin, de se brûler sur des flammes noires et de se perdre au milieu des murs de chairs, de crier encore, de se tordre de douleur, d’avancer les bras tendus sans plus aucun souvenir, sans plus aucune mémoire, sans plus aucun désir, le regard pétrifié, les yeux exorbités et séchés, dévorés par les braises ou les flammes ou par la terreur elle même, terreur avalant leurs cris, leurs yeux, leurs hurlements, et leurs pas ne mènent plus à rien et leurs cris ne servent plus à rien, tant l’air est suffocant, tant leurs poumons sont remplis d’un goudron chaud, tant leur voix est perdue dans le marasme des autres voix, et leurs veines crachent de leurs chairs tailladées un poison noir, aussi noir que… »

à découvrir ici : https://revuedissonances.com/dissonances-49-lenfer/

Fragments du Néant #2

Extrait #2 du roman en cours d’écriture « Le Néant et la Nuit »

Venant de la Rue Machin, comme sortant de la bouche des enfers, deux gamins qui devaient avoir une douzaine d’années chacun, dévalaient le bitume sur leurs vélos, hurlant à tue-tête des horreurs, hurlant qu’ils étaient les rois de cette ville de merde, qu’ils défonceraient la bouche de celui qui se mettrait au travers de leur passage, donnant des coups de pied sur les rétroviseurs des voitures stationnées, zigzaguant au milieu de la route, comme des terreurs, comme des chevaux fous ou des taureaux désirant écraser le monde. Ils portaient des loques sur le dos, des jeans troués, souriaient comme des rejetons de l’enfer, les dents sales et cariées, et Pierre en releva la tête, s’appuya sur le bord du promontoire pour ne pas rater une miette de la scène, intrigué et souriant, se rappelant qu’ils les avaient déjà vus faire leurs œuvres par le passé, esquinter d’autres voitures dans d’autres rues, ou balancer des panneaux de signalisation à terre, et ce spectacle venant chambouler le quotidien comme un éclair au milieu du paysage, comme une tornade ou un coup de couteau, le faisait sourire, comme s’il trouvait qu’ils étaient en réalité plutôt inoffensifs, encore trop gentil même, que ce n’était là qu’un jeu.

Et alors qu’ils venaient d’éclater un nouveau rétro, qu’ils venaient de l’exploser et de le faire voltiger en l’air comme s’ils venaient de lui mettre un coup de corne, et sans prévenir, sortant presque de nulle part, un homme ouvrit la portière d’une voiture sur le chemin des deux gamins, et se brandit devant eux, un homme dans la soixantaine, chemise propre et repassée, cheveux grisonnants, pull en laine et presque des pantoufles au pied, l’air mécontent, revanchard, un sourire au coin des lèvres, plein de haine et de colère. Il surgit comme un diable de sa voiture, si brusquement, que même Pierre à bonne distance en fut surpris, et avec sa haine et sa colère, se mit au travers de la route, au travers du chemin des deux gamins alors que le rétroviseur finissait de rouler au sol. Le vieux bonhomme, qui devait être habitué à voir passer les deux loustics, ou se trouvant là par hasard ou au contraire les attendant peut être depuis belle lurette, connaissant le trajet des monstres, et ne supportant plus leurs petits jeux, ne supportant plus le chamboulement d’une vie bien réglée, ne supportant plus la folie, la violence, l’expression de la misère, l’expression de la joie destructrice, de la vigueur, de la puissance folle, de l’énergie, et souhaitant sans doute mettre un terme à tout cela, à ces pulsions, à ces tornades, au dérèglement d’un quotidien bien huilé, réussit à mettre les mains sur le guidon d’un des deux vélos, tandis que l’autre poursuivit sa route comme on évite un loup ou un ours

Fragments du Néant #1

Extrait #1 du roman en cours d’écriture « Le Néant et la Nuit »

Il passa à ce moment devant un magasin de chaussures et tout ce qui s’y trouvait le dérangeait, lui faisait presque horreur même. Cet étalage d’un blanc parfait, lavé et brossé tous les matins, agencé intelligemment pour ainsi dire, les chaussures neuves, lustrées, orientées vers telles ou telles directions en fonction de la luminosité, les petites étiquettes indiquant le prix, tous ces détails tout à fait normaux dans n’importe quelle vitrine l’offensaient quasiment. Il voyait là non pas des chaussures, mais du néant. Le fait que tout cela était consenti par tout le monde le répugna et lui donna la nausée.

Certes, certes… Tout le monde a besoin de chaussures… Mais, ici, ce ne sont pas que des chaussures ! Comment peut-on n’y voir que des chaussures d’ailleurs ? C’est là bien autre chose que des chaussures ! Je n’y vois là qu’une horreur terrible ! Une horreur tenant place dans le quotidien et donc dans la vie tout entière… Remplaçant même la vie en réalité…La vie n’étant plus que cette horreur… Une horreur qui pousse un soir un homme à examiner sa chaussure et se dire « dites donc, cette chaussure n’est plus à ma mesure cette chaussure me dévisage en quelque sorte, comme si elle me tirait la langue derrière le dos. Oui, il me faut d’autres chaussures ! » Et la raison n’est pas qu’il soit absolument nécessaire d’avoir d’autres chaussures ! Non ! Celles-ci pouvant être en réalité usées jusqu’à la semelle et il serait alors tout à fait indiqué de changer de chaussures ! Mais dans ce cas, il n’y aurait pas des vitrines, et des étiquettes, et une orientation en fonction de la lumière, il n’y aurait que des chaussures… Mais ici… Une horreur ! Bien sur que l’on peut vouloir choisir sa chaussure, mais ce qu’il y a d’horrible c’est d’accepter que cette question soit importante au point qu’il y ait des vitrines et des étiquettes et des orientations dans telle ou telle direction. Et puis quoi ? En voilà un monde tiens ! Dans lequel un choix important est celui de sa chaussure… Une horreur… Une terreur même que de vivre dans un tel monde… Car au fond, ce n’est pas la chaussure le problème… Non… Ni un manteau, ou quelconque bibelot… Le problème au fond, c’est de dire qu’on fait partie d’un monde qui choisit sa chaussure. De faire partie de cet ensemble… De se dire que, finalement, accepter de choisir sa chaussure, c’est faire partie de l’humanité… C’est perdre finalement son caractère exceptionnel. L’homme qui choisit sa chaussure deviendrait ainsi un homme ordinaire… ? Non pas parce qu’il choisit sa chaussure ; encore une fois, mais parce que de ce fait, il accepte de faire partie des hommes qui choisissent leurs chaussures. En voilà une malédiction… En voilà un caractère exceptionnel ! Celui des hommes qui scrutent leur chaussure un soir et se disent qu’il est bon d’en changer ! Et même, bigre… Peu importe les chaussures… Quelle obstination j’ai ici pour une chaussure.. Le problème n’est pas celui-là… Qu’importe les chaussures ! Le problème est de ne pas être terrorisé de vivre dans un tel monde ! Le problème est de n’y voir là que des chaussures… Et de ne pas y voir l’humanité ! Ou une partie du moins… La plus vulgaire... La plus commune… Rien que cette idée me répugne. De devoir leur appartenir… D’être comme eux… Parce que j’accepte de choisir une chaussure. Et pire ! Que je sois flatté par les vitrines, les étiquettes et par l’orientation dans telle ou telle direction…

Il y a donc là bien plus que des chaussures, il y a là une condition humaine. Voir même pire, une nature humaine. Voilà ce qui est terrible dans ces chaussures. Ce ne sont pas les vitrines, ou les étiquettes, ou l’orientation, mais l’acceptation d’une nature humaine. L’acceptation d’une essence… Celle de l’homme qui choisit sa chaussure. En cela, la chaussure ne fait que priver l’homme de son caractère exceptionnel.

Speed Writing #4

Contexte : écrit réalisé lors d’une séance de Speed Writing (écrire le plus possible en un temps limité sur un thème donné aléatoirement) le 25/01/2025

Thème : Une femme trouve une lettre écrite par elle-même, mais qu’elle ne se souvient pas avoir rédigée.

Durée : 30 minutes

Quand elle se réveilla le lendemain de cette horrible nuit, des larmes sèches sur les joues, les joues encore rouges, les yeux encore mouillés et cette douleur partout dans son corps, dans ses os, dans son ventre, Louise eut du mal à sortir de son lit, à poser le premier pied à terre, à émerger, à reprendre de la constance, à revenir dans le monde. Elle semblait avoir été écrasée, décapitée, brisée, chaque os, chaque os était comme brisé, écrabouillé, et elle revoyait en souvenir, en songe, des images de cette soirée tragique. Le bar dansant, l’individu grossier, sa colère, les rues, la nuit, Nicolas assis sur cette foutue terrasse, son air ailleurs, tranquille, et ses mots. Surtout ses mots. Ses insultes. Ses crachats. Son crachat. Et ce qu’il lui avait dit « tu n’es qu’une erreur. »

Odieux personnage, se dit-elle. Pauvre type. Pauvre petit type. Alors que je peux avoir le monde à mes pieds. Que je peux avoir tous les hommes à mes pieds. Mais lui. Lui… Qui me crache dessus. Qui m’humilie ainsi. Alors que… Cette nuit-là… Pourtant… Et les jours suivants… Et le soleil, enfin. La joie. Cette joie dont j’ai temps besoin. Cette vie que j’aime tant. Cette félicité. Tout allait si bien. Pourquoi… Tant de mépris… Pauvre homme…

Elle se leva enfin de son lit, dans cette pauvre nuisette rouge qu’elle ne voulait plus quitter depuis ce fameux soir, depuis qu’il avait posé ses mains dessus, depuis qu’il l’avait étreint avec de temps de désir et de passion, avant qu’il ne gâche tout, qu’il ne salisse tout, comme si tous ces hommes n’avaient que ça en tête, la prendre un soir, comme un festin, comme un trophée, et la laisser là, l’abandonner, et lui cracher à la figure.

Elle rangea quelques affaires qui traînaient, un pantalon sale, des mouchoirs remplis de larmes, un rouge à lèvres, et sur la table, il y avait ce papier, cette feuille noircie, remplie de mots, de larmes aussi peut être, et qui ne lui rappelait rien, qui la laissait songeuse, et triste aussi, et mélancolique.

Elle s’approcha de la table, se demanda de quoi il pouvait bien être question, si un lutin ou un diablotin lui avait fait une farce, lui avait écrit un mot pendant la nuit, ou un ange gardien peut être qui veillait sur elle, car elle avait sans doute méritait une telle bénédiction, un tel soutien, et que c’était sans doute de ça dont il était question, comme dans les films à l’eau de rose, dans lesquelles les pauvres femmes comme elles, les pauvres femmes trahies et humiliées et piétinées trouvaient un jour un soutien inattendu, et salutaire, sans rien demander.

Elle attrapa la feuille, et tous ces mots, toutes ses phrases qui l’intriguaient, et au premier coup, elle eut un pincement au cœur, et presque de la nausée, et mit une main sur son front puis sur son ventre, et devant sa bouche comme pour se retenir. Tous ces mots, et toutes ces phrases, et surtout toutes ces lettres lui semblaient si familiers, si proches, et cette écriture, elle n’avait aucun doute, c’était bien la sienne, c’était bien sa main qui avait pris un stylo sans doute dans un moment de détresse la veille et qui avait écrit ça, mais elle ne s’en souvenait plus, doutait même de cette possibilité, de cette réalité, et pensait que ce n’était là peut être qu’une machination, et surtout, et son cœur se serrait encore plus au fur et à mesure qu’elle devait se rendre à cette évidence, le contenu du texte lui révélerait vraiment si c’est elle qui avait écrit ce texte, et ce qu’elle avait bien pu écrire.

Elle parcourut les lignes, et les phrases, et les mots, longtemps, longuement, et au fur et à mesure qu’elle avançait dans sa lecture, et dans ces émotions qui débordaient de ce texte, elle ne pouvait que se contenir de pleurer, d’hurler, de crier, ou de déchirer cette feuille. Tout, tous les mots, toutes les phrases, toutes les lettres ne pouvaient venir que de sa main, que de sa plume, que de son coeur, elle en était certaine, et convaincue, et tout ne menait qu’à une seule personne : à lui.

Mon Dieu, se dit-elle. Comment ai-je pu écrire cela ? Non c’est encore plus compliqué, je suis capable d’écrire cela, je suis capable de telle phrase et de tel mot, c’est évident. Mais comment se fait-il que je me souvienne plus de tout ça. De cette douleur, de ces larmes, de tout ce que j’ai mis dans cette lettre. Car tout est juste. Tout est vrai. Il n’y là a que la vérité. Que le calvaire d’une femme méprisée, d’une femme humiliée, d’une femme bafouée. Et pire, d’un amour. Car il y avait de l’amour, que cet homme le veuille ou le non, il y a de l’amour entre nous, et cette lettre, et ces mots et ces phrases, ne font finalement qu’une chose, jaillir cet amour. Car il jaillit de partout. Il ne sait pas, mais c’est de l’amour qu’il y entre nous.

Elle continua sa lecture, et à la fin, recommença depuis le début, et encore, et encore, jusqu’à revoir finalement sa main, et cette horrible soirée, et cette nuit, et ces larmes, et sa douleur et sa détresse qui la poussèrent à prendre la plume et à écrire tout ce qu’elle avait sur le coeur, car il n’y avait là dans tout ce texte, rien d’autre que tout ce qu’elle avait dans le coeur, rien d’autre que des larmes, ses larmes, et rien d’autre que de la détresse.

Elle reposa finalement la feuille sur la table, essaya ses yeux et ses larmes, fit quelques pas dans son appartement, regarda son canapé et repensa à cette nuit incroyable et pleine de passion pendant laquelle il l’avait prise et étreinte ici même et elle était convaincu d’une chose : il fallait qu’elle lui donne, il fallait qu’elle lui remette, il fallait qu’il sache, tout ce qu’elle avait sur le coeur, toutes les larmes, toute la détresse, toute la douleur. Il fallait qu’elle lui remette cette lettre qu’elle ne se souvenait même plus avoir écrite tant la douleur avait pris le dessus. Elle la mit dans une enveloppe, s’habilla et descendit les quatre étages, pleine de détermination.

Speed Writing #3

Contexte : écrit réalisé lors d’une séance de Speed Writing (écrire le plus possible en un temps limité sur un thème donné aléatoirement) le 24/01/2025

Thème : Un personnage rongé par la culpabilité.

Durée : 30 minutes

En descendant l’escalier, Nicolas ne pensait qu’à une seule chose, malgré les marches inégales, malgré la lune qui traversait les vitres, malgré l’ivresse, et l’impression de sortir d’un manège, il ne pensait à ces seins, ses seins, et sa bouche contre ses seins.

Pouah, se dit-il. Quelle horreur. Comment suis-je tombé dans ce piège. L’alcool, oui certes, la bière, le vin, la nuit, mais pourtant. Quelle horreur. Ces horribles tétons.

Il n’arrivait plus à penser à autre chose, alors qu’il dévalait les escaliers, les étages, trois, peuvent être quatre, qui l’éloignait de cette « cage à poules », de ce piège sordide, de cet attrape-nigaud, et il ne voyait plus que ça, il ne sentait plus que ça, il ne goûtait plus que ça. Ces seins minuscules, presque vides, presque le néant sur cette poitrine charnue, sur ce corps frêle, ces tout petits seins de rien du tout, impossibles à prendre en main, et qui pourtant étaient greffés de cette monstruosité, de cet appendice, de cette difformité. Des tétons longs et larges, bruns, comme si la vie y avait pourri, ou qu’une malédiction y tenait place. Et cette femme, cette odieuse qui avait profité de la situation, qui avait profité de sa faiblesse, de son ivresse, de son couple fragile, de sa détresse, et qui s’était empalé sur lui, presque sans lui demander son avis, et qui une fois le manche en elle, et qu’elle maîtrisait et même contrôlait la situation, avait attrapé sa tête, l’avait attrapé par les cheveux, et en le dirigeant vers ces monstruosités lui avait lui dit : «lèche-moi les seins », et il y avait plongé.

Il ne repensait plus qu’à, qu’à ce bout de chair dense et épais posait sur ce corps squelettique comme un ornement, comme le doigt de la mort sortant d’un corps, et sa langue, et sa bouche dessus. Et le goût, et l’horreur, et la satisfaction de cette femme, et du plaisir qu’elle prenait, qu’elle éprouvait, qu’elle gémissait, alors qu’elle frottait son corps, et ses jambes, et ses cuisses nues contre lui, et son sexe en elle qu’elle raclait presque, et lui sa touffe de cheveux prisonniers de cette main tortionnaire qui l’obligeait à sucer ce mamelon difforme, cet odieux amas de chair monstrueux.

Mais surtout, alors qu’il était maintenant dehors, que les rues étaient vides, que la lune éclairait le centre-ville et qu’il était seul, tout seul, dehors, libéré de cette femme, et qu’il n’avait qu’à rentrer chez lui, rejoindre son épouse et son enfant, il ne pouvait s’empêcher de penser à ce qu’il venait de faire.

Certes, certes, la nuit, l’ivresse, la colère. Mais tout de même. Elle ne me lâchera plus d’une semelle maintenant. Et surtout. Je l’ai encore en bouche. Ce goût. Terrible. Le goût de la culpabilité. Le goût de la chair. Le goût du sang. Elle ne me lâchera plus d’une semelle. Et pourtant.

Il regarda la rue vide, longue, silencieuse, plongée dans la nuit, et les ombres naissantes, et le clair de lune qui semblait donnait un côté onirique à la scène, et le vent qui soufflait comme si des murmures essayaient de piéger les hommes.

Et pourtant. Elle aurait bien raison. Qu’ai-je fait là ? Bon Dieu. Son corps sur le mien. Son sexe autour du mien et ses seins. Pouah. Quelle horreur. Pourquoi ne penser plus qu’à ça. Ma langue sur ces machins. Sur ces… Comment dire… Turgescences. Sur ce cancer. Un cancer oui. L’impression d’avoir eu la mort en bouche, et le diable, et la peste. Mais tout ça, ce n’est rien. Ce n’est que des actes, sur l’instant. La suite sera pire. Oui. Qu’ai-je fait ? Et pourtant. Des remords. Nous ne sommes que bouffés par des remords. Nous ne pensons qu’à ça. Notre vie n’est que remords. Nous naissons et c’est déjà peut-être trop. Venir au monde serait déjà un mal. Alors quoi ? Peut-on vraiment sans vouloir pour une si petite chose ? Pour une partie de baise au final ? Certes, certes. L’épouse. Ne serait pas très contente d’apprendre ça. De quoi finir à la rue. De quoi se prendre un coup de casserole pour ainsi dire. Mais pour autant. Il n’y a jamais là que de la chair. Même pas d’amour. Aucun sentiment. Juste de l’ivresse même. Certes du sexe. Mais si peu. Déjà vomi. Déjà recraché.

Il continua de marcher dans les rues, prenant à droite, puis à gauche, puis tous les détours possibles, non seulement pour tarder de rentrer, tarder d’affronter le dragon qui l’attendait, ou peut être même pas, de rentrer rejoindre le lit conjugal avec ce péché dans le coeur et le goût horrible de ces seins en bouche, mais aussi pour évacuer encore cette ivresse et ce vin et cette bière qui lui déchirait le cœur depuis des jours. Car ce n’est finalement même pas l’adultère qui le hantait tant, qui le rongeait de culpabilité, qui lui donnait envie de vomir, non ça il pouvait au pire le cacher, au mieux l’oublier, voire l’assumer, mais ce qui le faisait tant honte, c’était d’avoir jouer le jeu de cette femme, de cette vampire, il se sentait coupable d’avoir accepté de rentrer dans son jeu, dans sa « cage à poules » et d’avoir accepté, car il aurait très bien se sauver, lui filer une tarte, et sortir bandant sous la lune, mais il avait succombé, par faiblesse, par sentiment ou émotion, et rien d’autre à ce moment-là ne lui donnait plus envie de vomir, que le souvenir d’avoir pris dans sa bouche ces petits tétons ignobles et dégoûtants.

Speed Writing #2

Contexte : écrit réalisé lors d’une séance de Speed Writing (écrire le plus possible en un temps limité sur un thème donné aléatoirement) le 22/01/2025

Thème : Un homme entend une voix dans sa tête.

Durée : 25 minutes

À chaque fois que Jacques marchait dans la rue c’était la même rengaine, peu importe qu’il pleuvait, que le soleil écrasait le bitume, que le brouillard atténuait les formes et les contours transformant les passants en spectres ou la ville en ruines, quelque chose le chatouillait dans l’oreille, quelque chose le démangeait, lui faisait taper du pied par terre, qu’il soit devant une vitrine de chaussures, un restaurant, au bar avec une rombière ou simplement en train de tourner les pages d’un canard quelconque, on lui chuchotait des choses dans l’oreille. Enfin c’est ce qu’il racontait, mais la vérité était bien plus terrible. On lui murmurait réellement des choses dans l’oreille. Une voix étrange, proche de la sienne, plus féminine peut être, une voix oubliée, une rumeur venant d’un temps perdu, qui venait d’on ne sait où, de son cerveau dérangé par une vie de labeur, de ce monde malade qui pouvait engendrer les pires démences, de démons peut-être, si les démons pouvaient exister. Mais il entendait des voix.

Un beau jour alors qu’il se promenait justement dans le centre-ville, un centre magnifique, avec un large terre-plein bordé d’arbres eux-aussi magnifiques, et qu’il était, chapeau sur la tête, en train de tourner les pages du canard de la ville, il se gratta l’oreille, un coup à droite, un coup à gauche, et pressentit le pire. Il continua de marcher en claquant du talon un pas sur cinq comme un métronome idiot, et soudain il entendit : « Regarde, là, oui. Regarde, devant toi, ce vieux, ce vieux bonhomme, cette barbe idiote, blanche comme la neige, sale comme la pluie. Regarde-moi ça. »

Il secoua la tête, essaya de se sortir des vers de l’oreille, pour ainsi dire, et bien qu’il essayât de n’accorder aucune attention à ce qu’il venait d’entendre – peut-on vraiment entendre ce genre de chose – il chercha du regard, feignant de bien chercher quelque chose, et vit, juste devant lui, un vieil homme, marchant à l’aide d’une canne, un manteau décousu sur le dos, et une barbe, sale, grise, d’un blanc usé, comme fatigué. Il secoua la tête, se dit que ce n’était qu’une coïncidence, encore, comme la fois précédente, comme toutes les fois précédentes, qu’il avait sûrement vu le bonhomme quelques minutes avant, peut être même quelques secondes avant, et que sa conscience lui avait suggéré quelque chose, lui avait décrit ce qu’il venait de voir en réalité. Mais aussitôt, un grésillement reprit et lui souffla : « Il mime ! Ce clown ! Ne crois pas ce clown ! Il mime. Cette canne. Ce n’est pas vraiment une canne. C’est un sketch, une illusion. Il se moque de toi. Il se fout de toi ! Comme tout le monde. »

Jacques secoua la tête, à gauche, à droite, se tapa le front, se demandant s’il entendait réellement encore une fois cette voix – car comment être certain, comment être certain de cette folie – et poursuivit son chemin jusqu’à arriver à quelques mètres du vieil homme. Et soudain, à nouveau, encore plus fort, encore plus pressant, comme si on avait amplifié le son ou la fréquence ou la portée : « Il se moque de toi, Jacques ! Comme tout le monde ! Il t’humilie ! Prouve-le ! Tu peux le prouver simplement, tu peux renverser l’histoire, renverser le monde ! Tu peux montrer à tous que toi tu connais la vérité, que tu as une vision véritable du monde, que tu n’es pas un vieux bonhomme avec une canne, que tu connais la vérité ! Que tu ne crois pas une seconde aux vieux bonshommes avec une canne, que tu vaux mieux que cela, que tu es au-delà de ça, au-delà des vieux bonshommes, au-delà des cannes, au-delà des mensonges. C’est facile. Tu peux montrer enfin la vérité au monde. D’un geste. Simple. D’une pichenette. Montre-leur ! »

Et sans comprendre pourquoi, comment, pour qui, pour quelles raisons, de quelle volonté, Jacques, juste à côté du vieux bonhomme, qui avait la mine fatiguée, appuyant tout son poids à chaque pas sur cette canne, martelant le sol d’un lourd, d’un tac, tac, tac, à chaque pas, si bien que le tac, tac, tac martelait aussi l’esprit de Jacques et que le tac, tac, tac résonnait dans sa tête à une vitesse folle que le tac, tac, tac devenait de plus en plus, de plus en plus idiot, de plus en plus irréel, et sans comprendre réellement pourquoi, il mit un coup dans la canne juste avant qu’elle ne touche le sol, avec un sourire moqueur, cynique, attendant de voir le bonhomme se redresser d’un coup, l’insulter, et lui prouver qu’il avait raison.

Sans réfléchir, en une micro seconde, juste avant que la canne n’atteigne le sol, le pied de Jacques vint taper la canne du vieil homme, qui, pris dans son élan vint s’étaler sur le sol incapable de s’agripper à quoi que ce soit, et le bitume reçut son nez presque avec plaisir, nez qui s’ouvrit dans un jaillissement de sang et le dentier jaillit lui aussi, de sa bouche, comme un diable jaillissant de sa boite. Devant cette violence et la surprise et la terreur des passants, des voisins, de tout le monde autour, Jacques prit ses jambes à son coup et se sauva, pendant que son oreille le chatouilla à nouveau, et qu’une voix, lointaine, moqueuse lui souffla : « Bravo Jacques. Tu es un héros. »

Speed Writing #1

Contexte : écrit réalisé lors d’une séance de Speed Writing (écrire le plus possible en un temps limité sur un thème donné aléatoirement) le 18/01/2025

Thème : Un monologue intérieur d’un personnage jaloux.

Durée : 25 minutes

Je n’ai jamais vu ça. Je me demande même comment c’est possible. Une bouse pareille ! Le type en caleçon qui se promène sans honte et qui rafle tout. Ne sait même pas aligner trois mots, ou à peine, juste assembler des pièces de viande desséchées pour faire croire à de l’art. Alors qu’il n’a rien dans le ventre, qu’il est prétentieux comme pas possible, qu’il n’a jamais eu à faire le moindre effort. Que tout lui tombe dans la main pour ainsi dire. N’a qu’à ouvrir le bec. Comme un moineau. Ah ça ! Je lui en mettrai des coups de bec à cet imposteur. Belle gueule par contre. N’a qu’à jouer là-dessus. Ouvrir la main et récolter le blé que la populace lui verse dedans. Un seigneur. Facile. Seigneur des escrocs. Des gains faciles. Mais si on pouvait seulement révéler sa filouterie. Montrer enfin au monde qui il est. Ah, ce que la vie serait plus simple. Ah ce qu’il y aurait enfin de justice. Ah ce qu’il y aurait enfin peut être une preuve. Une preuve de quelque chose de beau. De véritable. Un doigt pointé vers l’absolu, et une lumière qui s’en dégage. Plutôt que ces ténèbres tout le temps. Ces mensonges. Ces mensonges ne sont qu’une face de la nuit, qu’un murmure dans un cauchemar. Qu’un cri qu’on étouffe dans l’oreiller tellement il est faux. Mais lui en joue ! Et bien. Pas un amateur pour le coup. Un professionnel de l’entourloupe. Ne m’arrive pas à la cheville d’ailleurs. Ne sait que poser, que jouer, que montrer au monde le visage de son propre mensonge. N’a qu’à montrer ses beaux mollets de coq pour qu’on l’applaudisse. N’a en réalité aucun talent. Aucun génie. Aucune importance. Parade comme un paon. Alors qu’il ne faudrait faire que tout le contraire. Que se cacher comme le monstre que l’on est. Ne jamais jouir du fruit de ses efforts – et encore, quels sont ses efforts à lui –, ne jamais chercher le miel dans la fleur avant d’avoir butiné des heures durant dans l’ombre des herbes sèches et arbres morts. Et pourtant. Ce scélérat. Ce bandit. Récolte tout. Sans bouger d’un pouce. Récolte cent fois plus que moi. Cent plus qu’un autre. Récolte la gloire, les lauriers et le cul de la voisine. Sans un gramme d’efforts. Sans un centimètre de sueur. À quoi bon dans ce cas ? À quoi bon continuer ? À quoi bon œuvrer ? À quoi bon suer, et pleurer et geindre dans le sang et les larmes ? Si tout peut être si facile pour un autre. S’il n’a qu’à claquer des doigts, ou moins que ça même, claquer des doigts serait encore un effort dont il n’a pas besoin. Juste se montrer, être là. Récolter, le blé et le miel et les jambes. Alors quoi ? Arrêter là ? Jamais de la vie. Mais que faire. Le truander peut-être. Oui sans doute. Le surprendre une nuit au coin d’une rue et lui planter une dague dans le cœur. Et sourire devant la mort de ce vaurien. Ou le trouver dans son sommeil et l’étouffer dans l’oreiller. Le regarder se débattre en vain. Le regarder s’agiter enfin dans cette vie facile pour quelque chose. Pour mériter quelque chose, pour mériter encore un peu de vie, encore quelques minutes. Ah. La vie est si triste. Si injuste. Dire que certains n’ont qu’à cligner de l’œil pour obtenir les lauriers. Alors que d’autres… D’autres pourraient suer toute leur vie pour des miettes de gloire. Et encore. De gloire ? Des miettes de pain. Du pain rassi. De la farine sèche. Il ne reste finalement peut-être qu’à contempler la tragédie, le mensonge, les escrocs, et à abdiquer. À les regarder soulever le monde d’une pichenette et manger la meilleure viande et boire les meilleurs vins. Et juste se cacher dans l’ombre. Juste mettre un genou à terre et reconnaître la défaite. Laisser la place aux imposteurs. Ils nous éclipsent tant. Leurs dents blanches et leurs sourires étincelants. Alors que nous, nous ne sommes finalement rien. Nous ne sommes que des monstres qui se vautrent dans la boue en pensant que ça a un sens. Nous ne sommes finalement que les escrocs, escrocs du bon sens, escrocs du travail acharné, car nous ne croyons encore que trop à quelque chose qui n’existe pas. Certes. Mais pourtant. Le voir saigner. Le voir enfin souffrir. Sait-il au moins ce que c’est que la souffrance ? Il faudrait peut-être bien lui apprendre. Avant. De songer. À partir.

Le Gland

Le Gland


Un beau matin de juin, alors que des bourdons frétillaient avec des abeilles, et que les rayons d’un soleil naissant pénétraient les fleurs s’offrant à lui, Édouard se réveilla avec une sensation étrange entre les jambes. Sans faire de bruit ni de mouvement brusque pour ne pas réveiller son épouse, qui dormait à ses côtés, une nuisette légère sur un corps plein de sensualité, il se tâta l’entrejambe avec une crainte bien fondée. Quelque chose lui manquait. Bien décidé à mettre les choses au clair, il se leva prétextant une envie pressante d’uriner, suivis de grondements mécontents de sa femme.

Une fois dans la salle de bains, Édouard abaissa son caleçon, angoissé, comme un gamin ayant perdu ses billes, et déballa son matériel… enfin ce qu’il en restait. Devant une telle bizarrerie, Édouard dut en mettre la main devant sa bouche pour retenir un cri, alors que devant lui, regard médusé et terrorisé, se dressait une verge dépourvue de sa proue. Le gland, cette petite boule de chair rose et fripée, avait disparu. Édouard n’avait plus entre les jambes qu’une trompe, mollassonne et peu épaisse, raccourcie de plusieurs centimètres.

Diable, se dit-il. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? On ne perd pas son gland, comme ça, une nuit. Si encore on avait… Mais même pas. Elle a encore râlé d’ailleurs… Mais bon… La fatigue… Pas ma faute quand même si Madame a des désirs incendiaires toutes les nuits… Il faut bien qu’un homme se repose pour… Enfin… Tout cela n’explique pas cette disparition étrange. Est-ce qu’il ne serait pas simplement tombé sous le lit ? Après tout…

Soudain la porte de la salle de bains s’ouvrit, laissant apparaître la femme d’Édouard, des cheveux blonds en vrac lui donnant un air de sauvageonne qui aurait une furieuse envie de baiser.

« Qu’est-ce que tu fous, bon sang ? Ça fait dix minutes que j’attends ! lui cracha son épouse. »

Édouard en fit un bon en arrière, comme un gosse en train de s’astiquer la nouille et surpris par ses parents, et dans des gestes maladroits et grotesques, essaya tant bien que mal de cacher le sexe de la vue de son épouse. Celle-ci, pas dupe, flaira tout de suite son manège, et s’avança vers lui, en susurrant :

« Qu’est-ce que t’essayes de me cacher là ? Pas des morpions j’espère ? Où t’as été te fourrer toi encore ? Ou des boutons ? Espèce de salaud, avec qui t’as bien pu… »

Et avant même de finir sa phrase, elle lui arracha les mains, et la verge de son mari, comme une banane molle et disgracieuse, sectionnée à son extrémité, s’affala devant son regard estomaqué.

« Ah !, cria-t-elle. Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? Qu’est-ce que tu lui as fait bon dieu ?

— Attends, attends, essaya de la rassurer son mari en s’extrayant des mains exploratrices de son épouse. C’est rien de grave…

— Rien de grave ? Triple buse !, continua de crier la femme en essayant de tirer sur cette trompe famélique, comme pour l’agrandir. T’as perdu la moitié là au moins ! Déjà que c’était pas fameux !

— Non, ce n’est pas si grave. Juste le gland. Rien d’autre. J’ai juste perdu mon gland.

— Pas si grave qu’il dit ! Comme si ça s’égarer comme ça, un gland ? Eh bien cherche-le, gros nigaud !

— C’est rien. C’est rien, il est peut-être juste tombé sous le lit ! répliqua le pauvre homme, après s’être sauvé dans la chambre, déjà à quatre pattes, en train de fouiller le sol. »

Mais il n’y trouva rien, sinon des vieux mouchoirs usagés remplis de sperme séché ; aucune trace d’une petite boule de chair rose et fripée.

« Eh bien ! s’exclama son épouse. T’es bien malin maintenant ! Pas étonnant aussi… À force de pas s’en servir ! Il s’est fait la malle ! Allez retrouve-moi ça, sinon c’est la porte ! Résidu de prépuce ! »

Sous les menaces et la colère de son épouse, Édouard s’enfuit, la queue entre les jambes, inquiet et surtout plein de questionnements intérieurs.

Diable, c’est tout de même étrange cette histoire. Perdre son gland un samedi matin. Et puis quoi ? C’est à n’y rien comprendre. Certains perdent leurs clés ou leur portefeuille, ça arrive. Certains perdent leur femme ou leur boulot, dieu les garde. D’autres arrivent même à perdre leur nez, parait-il, mais quand même. A-t-on jamais vu un homme perdre son gland ? Et puis quoi ? Comme si je ne l’utilisais pas assez. Tout est une question de point de vue. Pas assez pour elle oui, cette sangsue. Mais c’est peut-être que je l’utilise trop oui ! La voilà peut-être la raison. À force d’être usé jusqu’à la moelle il se serait fait la malle. Pour se donner du repos. Mais… Diable… Depuis quand les glands auraient-ils une raison ?

Et alors qu’il marchait dans le quartier, avec ces interrogations en tête, se grattant l’entrejambe comme un amputé cherchant un membre manquant, il entendit les cris d’une femme venir depuis la fenêtre ouverte d’une maison voisine.

« Oh oui ! Oh oui ! Oh mon Dieu ! Oh oui ! Oh ce qu’est ce bon ! Encore ! Encore ! Oh mon Dieu ! »

Diable, qu’est-ce que c’est que ça ? En pleine rue ? Jamais entendu des gémissements pareils. J’en aurai presque une érection tiens. Si je pouvais encore.

En cherchant bien, il se rendit compte que les gémissements venaient de la maison d’en face, où un couple de voisins, dont la femme, au cul roulé à merveille, attirait les convoitises de tous les hommes du quartier. Face à une telle passion, Édouard resta comme cloué sur place, se mordant les doigts à l’idée de la chance qu’avait son voisin, les oreilles grandes ouvertes et pénétrées par ces hurlements qui avaient tout d’une symphonie sexuelle ou d’une ode à la baise.

Puis quelques minutes plus tard, une scène loufoque se produisit. Une voiture entra dans l’allée de la parcelle, et le mari en sortit, en short et chasuble pleins de transpiration, revenant peut-être de la salle de sport ou d’un jogging, entendit les gémissements bruyants d’une femme qu’il connaissait trop bien et galopa comme un forcené jusqu’à chez lui. À peine eut-il ouvert la porte d’entrée, que les cris cessèrent et que, vif comme une giclée sortie d’une paire de burnes chaudes et pleines, un homme au physique étrange et rhabillé à la va-vite sauta de la fenêtre pour atterrir dans le jardin. Une fois dehors, il prit le temps de rajuster ses vêtements, comme un gentleman, et quand le mari se montra à la fenêtre pour lui crier les pires horreurs, notre homme fit une révérence et prit ses jambes à son coup non sans avoir barytonné : « Addio, o sole mio! »

Édouard scruta la scène, et surtout cet homme à l’allure étrange qui se rapprochait de lui dans sa fuite. Il portait un costume beige, sur mesure, digne des films italiens des meilleures années, et un borsalino de la meilleure étoffe qui recouvrait un visage, pour le coup disgracieux, comme une boule de gras ou de chair fripée. Quand il croisa Édouard dans sa course, sans manquer de lui faire un petit salut amical, ce fut un choc. Ce dernier n’avait aucun doute : cette forme, ces plis, même ces petites taches brunâtres par endroits ; cette tête de gland, en réalité, était le sien ! Aussi incroyable que cela puisse l’être, son propre gland venait de le croiser à toute allure, forme humanoïde parfaite, sinon la tête, visage vide et fripé, qui semblait sortie tout droit des fantasmagories délirantes d’un auteur de films loufoques.

Impossible, se dit Édouard. Je dois avoir la berlue. Et pourtant ! Aucun doute non. Aucun doute ! Cette forme, ces plis, tout y est. Même le petit grain de beauté du dessous. Quel est ce coup du sort encore ? Il faut absolument que je mette la main dessus ! Cette chose est ma propriété après tout ! Et la plus intime sans doute ! Qu’est-ce qu’un homme a de plus précieux d’ailleurs ?

Édouard décida alors de prendre l’individu en chasse, convaincu que cet homme, enfin si on peut appeler cela un homme, détenait le bout du mystère. Mais impossible pour lui de remettre la main dessus, aucune trace de costume de beige ou d’ombre d’un borsalino à l’horizon, rien, sinon une question, qu’Édouard ne cessait de se poser depuis cette étrange rencontre. Une question qui apparaissait à ce moment comme un mystère peut-être encore plus grand que de voir l’extrémité de sa verge courir dans les rues.

Comment ? Diable, comment cette chose a-t-elle réussi à se faufiler dans le lit de la voisine ? Tous ceux qui ont essayé s’y sont cassé les dents. Parlez d’une diablesse aussi. Une blonde comme on en fait plus. Dans mes rêves presque toutes les nuits, et j’ose à peine lui dire bonjour quand je la croise. Et lui ? Enfin, si on peut dire « lui », il l’a fait hurler de plaisir même pas une matinée après être… apparu au monde. Pourtant avec une tête pareille, une tête de gland, que Dieu me pardonne l’expression, il devrait faire profil bas, dire pardon Monsieur et revenir vers son propriétaire et plus vite que ça oui ! Alors diable ! Qu’est-ce qu’il a bien pu faire ? Qu’est ce qu’il a de si particulier ? Car on ne peut pas s’y tromper, la gourgandine n’a peut-être même jamais pris autant de plaisir. C’est en tout cas une première de l’entendre ainsi. Le mari n’est de toute façon presque jamais là. C’est d’ailleurs bien ce qui l’a perdu, tiens.

Après peut-être une heure ou deux à tourner en rond dans le quartier, tentant vainement de débusquer son gland fugitif, et tout en se grattant le menton en s’interrogeant sur cette improbable scène, Édouard décida de rentrer chez lui et d’expliquer la situation à son épouse, certain que cela la rassurera pour quelque temps. Mais à peine arriva-t-il au bord du jardin que d’étranges bruits lui parvinrent. Des bruits qui lui rappelaient ceux de la matinée. Des cris bien coutumiers. Mais surtout une voix qu’il connaissait par cœur. Depuis la fenêtre d’une chambre de sa propre maison, il percevait distinctement sa chère et tendre hurler de bonheur et de plaisir.

« Oh oui ! Oh mon Dieu ! Encore ! Mets-la-moi bien comme il faut ! Oh oui mon cochon ! Encore ! Encore ! »

Son sang ne fit qu’un tour, et Édouard rouge comme un rognon de taureau se rua vers la porte de la maison pour mettre les choses au point, et attraper ce saligaud qui culbutait sa femme sous son propre toit. Mais, au moment d’ouvrir la porte, il se retint et réfléchit.

Diable, c’est sans doute lui ! Oh oui ! Aucun doute. Aucun animal du quartier n’oserait venir forniquer la femme d’un autre sous son propre toit. Que des pleutres d’ailleurs ! Bien que je ne vaille pas mieux, certes. Mais aucun doute ! Ça ne peut être que lui ! Ah ! il va voir ce qu’il va voir ! Je m’en vais te l’attraper et lui donner une bonne leçon. Le remettre à sa place oui !

Édouard entra chez lui avec le plus de discrétion possible, et monta l’escalier sur la pointe des pieds, le visage toujours rouge de colère, et les mains tremblantes. Puis, arrivé devant la chambre à coucher, qui ne porta jamais aussi bien son nom, il ouvrit la porte d’une traite, comme une furie et s’apprêta à crier, quand la scène qui se déroula devant ces yeux le stupéfia.

Son épouse, cette femme qu’il aimait tant, à qui il avait tant donné, et qui partageait sa vie et son intimité depuis toutes ces années, se tenait allongée sur le lit, appuyée sur ses genoux, les fesses relevées, la silhouette courbée comme jamais, offerte à l’individu qui se tenait derrière elle dans une sorte de don de soi absolu. Sur ce même lit, et derrière cette même femme, se tenait cette chose, forme humanoïde quasiment parfaite, à la musculature saillante, mais au visage difforme, presque monstrueux, en train d’aller et venir dans le fondement de sa femme. Et c’est avec une verge prodigieuse et longue comme un bras, luisante comme une statue de granit, qu’il donnait des coups de boutoir dans le sexe de cette femme qui hurlait de bonheur. Ses mains agrippées aux hanches de l’épouse infidèle, lui assénant un mouvement de va-et-vient régulier, rentrant l’intégralité de son membre à l’intérieur d’une vulve qui n’en demandait pas tant, en cadence avec ses coups de reins. À chaque nouvelle pénétration, l’épouse d’Édouard s’accrochait aux draps, son corps convulsant de plaisir.

Édouard resta scotché, à la fois devant l’infidélité manifeste de son épouse, que devant la quantité de plaisir qu’elle ressentait et qu’il n’avait jamais réussi à lui-même lui procurer, ainsi que devant la perfection sculpturale du corps de cet étranger, pourtant parfaitement connu, qui était en train de combler son épouse.

Notre homme resta quelques instants sans voix, interdit, incapable de décrocher son regard de cette scène aussi épouvantable à ses yeux que sensuelle et bestiale, et tout aussi incapable d’exprimer le moindre mot. Le corps de sa femme ne lui avait jamais semblé si désirable, si parcouru de sensualité : ses cuisses longues et galbées, contractées à l’extrême, sa croupe comme courbée par le désir, sa taille fine et ses seins fermes gigotant au rythme des allées venues de son partenaire ; tout dans son attitude donnait à voir le spectacle d’une femme au bord d’un orgasme incroyable et sans doute rare. Et devant tant de fougue et de plaisir, Édouard se rendit compte qu’il était lui-même en train de raidir dans son pantalon, alors même que c’était là sa propre femme qui se faisait prendre devant son nez ! Cette turgescence naissante l’arracha à ses pensées, et le caractère monstrueux et cocasse de la scène le força enfin à réagir :

« Eh bien… Qu’est-ce… Qu’est-ce qu’il se passe ici ? osa-t-il à peine prononcer à demi-mots. »

Les deux amants d’un jour se retournèrent vers Édouard, tout d’abord surpris et inquiets puis, voyant que ce n’était que lui, soulagés. Le Gland se permit même un dernier coup de reins, devant Édouard abasourdi, qui ne manqua pas d’arracher un nouveau gémissement de jouissance à l’épouse.

Cette dernière, toujours nue, et la vulve pleine, jeta enfin un coup d’œil à son époux, et lui dit :

« Je t’expliquerai, t’inquiète pas. Mais quand même… T’aurais pu frapper avant d’entrer… Ou attendre cinq minutes.

— Mais… ?! Comment ça ? Et toi ! dit-il en montrant le Gland du doigt ! Tu m’appartiens ! Je sais qui tu es ! Tu es ma propriété ! »

Le Gland, conscient du traquenard qui l’attendait, ne demandant pas son reste, attrapa ses habits d’une main, baisa avec affection une fesse de son amante et lui souffla :

« Addio, o sole mio ! ».

Puis avant de bondir par la fenêtre, se retourna vers Édouard, et lui déclama, d’une bouche qui sembla perdue au milieu de la chair rosâtre :

« Je suis un homme libre, mon ami. Poète, et esthète de la vie ! Ciao a tutti ! », puis s’enfuit par la fenêtre d’un bond gracieux et svelte.

Édouard essaya bien de l’attraper au vol, mais ce dernier était déjà bien loin quand il arriva à la fenêtre, courant sans doute à la recherche d’une nouvelle conquête.

De son côté, l’épouse remonta le drap sur elle, comme pour cacher sa nudité, sortit une cigarette, l’alluma avec désinvolture, et cracha la première bouffée de fumée vers Édouard avec un regard noir, sans dire un mot.

Ce dernier réfléchit quelques instants, à la meilleure manière d’aborder le sujet, sans doute pour ne pas froisser Madame et attiser sa colère, et, désabusé, sans doute même, chamboulé de l’intérieur, lui demanda simplement :

« Mais comment tu as pu ? Comment tu as pu me faire ça ?

— Faire quoi ? lui répondit sèchement son épouse.

— Tu m’as trompé ! Après toutes ces années ! Je n’arrive pas à y croire !

— Techniquement, ce n’est pas vrai. Tu sais très bien comme moi ce qu’est cette chose ! Je n’y ai pas cru au début, mais je l’ai reconnu très vite. C’est un peu comme si j’avais couché avec toi ! C’est tout ! Enfin une version meilleure de toi… De loin… Mais ce n’est pas le sujet. Techniquement, c’est ton gland ! Donc je ne t’ai pas trompé ! Et permets-moi, mais pour une fois que je prends du plaisir, tu arrives quand même à gâcher le moment !

— Mais, enfin ? Je ne comprends pas… Qu’est ce qu’il a de bien plus que moi ? En effet, ce n’est jamais que mon gland après tout ! Alors quoi ?

— Il n’a rien à voir avec toi mon cher ! Ni avec aucun autre homme du coin ! Ah, c’est un homme libre lui ! Il sait prendre son temps ! Pas le genre à se contenter de cinq minutes de préliminaires, puis de cracher la sauce dix secondes plus tard. Il sait utiliser sa langue, car oui il a une langue, et pas qu’un peu. Il est patient. Son temps, c’est sa liberté ! Pas un de ces hommes fatigués après une journée de travail. Ou soucieux uniquement de sa petite personne. Des hommes qui se regardent dans le miroir de la salle de sports après avoir poussé de la fonte, mais pour rester plus de dix minutes avec une femme au lit, il n’y a plus personne ! Mais surtout, ce n’est pas un homme angoissé pour tout et n’importe quoi ! Pas du genre à se plaindre de son patron alors qu’il a sa langue entre mes cuisses ! Un homme libre je te dis ! Et d’une élégance rare. Un homme raffiné. Il m’a dit de ces trucs ! Je n’ai jamais rien entendu de pareil. Un poète comme il dit. Une langue agile en somme. Dans tous les sens du terme. C’est ton gland en effet. Mais tu ne lui arrives pas à la cheville. Tu peux en prendre de la graine ! »

Édouard ne sut quoi répondre à toutes ses allégations, et quitta la pièce, défait, mais aussi soucieux, et anxieux même : il lui fallait absolument mettre la main sur son gland, le remettre à sa place pour ainsi dire, mais surtout essayer de comprendre, comprendre comment un tel être pouvait avoir tant de succès avec toutes les femmes qu’il croisait.

Des jours passèrent, et furent le spectacle d’une scène récurrente et rocambolesque : à chaque fois qu’un époux rentrait chez lui et que sa femme était à la maison, s’ensuivait la même scène ; des gémissements incroyables et déchirants sortaient d’une fenêtre, le mari, rouge de colère, courrait à l’intérieur, et quelques instants plus tard, un homme étrange à la tête phallique sortait d’une fenêtre, avec son costume impeccable, et son borsalino qu’il tenait d’une main pour ne pas qu’il s’envole.

Les femmes du quartier, séduites tour à tour par cet « homme libre », par cet « esthète de la vie », n’avaient jamais autant joui, alors que les hommes n’avaient jamais autant été cocus.

À la fin de la semaine, un des époux bafoués décida de rassembler tous les maris abusés par ce voyou qu’ils étaient bien décidés à attraper, et une réunion de cornards fut organisée.

« C’est inadmissible, hurla l’un deux. Ce type nous vole nos femmes ! C’est même pire que ça ! Il vole notre intimité ! Il nous vole nos meilleurs moments !

— La mienne ne veut même plus que je la touche, hurla un autre. Elle passe son temps à dire que je ne vaux rien. Que je ne suis pas un homme libre. Qu’est-ce qu’elle veut bien dire par là ?

— La mienne me parle de poésie ! cria un autre en montrant le poing. Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Qu’est-ce qu’on en a à foutre de la poésie ? Au moindre reproche que je lui fais, v’là qu’elle me sort du Rimbaud ou je sais pas quoi. Elle avait jamais lu un livre de sa vie et maintenant elle me parle en alexandrins !

— La mienne, j’en parle même pas, gronda un dernier. Elle me parle aussi de liberté ou je sais pas quoi. Que la vie c’est pas que le travail. Que je ne suis pas assez léger. Que je suis pesant. Mais bon sang, c’est qui qui paye le loyer hein ? C’est pas le souffle du vent. C’est bibi quand il va au boulot. Et maintenant à chaque fois qu’il rentre, bibi, il retrouve sa femme à quatre pattes comblée comme jamais et l’autre zigoto qui file par la fenêtre. Ça peut plus durer ! 

— Ahu ! Ahu ! crièrent-ils tous en chœur ! Qu’on l’attrape ! »

Édouard, pourtant concerné par les mêmes faits, resta bien silencieux, comme fautif, conscient que le problème, même implicitement, venait de lui-même.

Un des hommes annonça qu’il pensait savoir où le malotru se trouvait, d’une confidence de son épouse, qui devait rejoindre « quelqu’un » à « tel endroit », et tous le suivirent, les manches retroussées, prêts à en découdre.

Ils arrivèrent près d’une clairière, et plus ils s’avançaient dans les herbes hautes, plus ils entendaient des cris et des voix bien connues, qui poussaient des gémissements qu’ils avaient bien trop entendus ces derniers temps.

« On y est, chuchota celui qui les guidait. Ne faites pas de bruit, on va le prendre par surprise. »

Ils avancèrent encore de quelques mètres, et la scène qui s’offrit à leurs yeux les cloua sur place.

Au milieu de la prairie, des herbes hautes et des pâquerettes, les huit épouses formaient un cercle, à quatre pattes sur le sol, cul en l’air dans la même direction, comme des tournesols en quête d’un soleil sexuel, formant une collerette de chair et de sexe. Au milieu, pistil radieux et saillant, le Gland les pénétrait chacune leur tour tout en récitant des vers d’une sensualité rare. Une orgie telle qu’aucun d’eux n’en avait jamais vu. Les épouses de chacun d’eux, croupe en l’air, vulves humides offertes comme un don prestigieux à leur amant, cons impudiques humides de plaisir, laissaient échapper des râles orgasmiques à chaque nouvelle pénétration. Le Gland attrapait successivement chacune d’elle, mains bien ancrées sur les hanches pour être sur de les satisfaire à l’extrême, et, de sa verge toujours aussi imposante et raide comme une sculpture de marbre, s’insérait à l’intérieur de toutes ses paires de lèvres gourmandes et frétillantes de plaisir.

Les époux, toujours scotchés devant un tel spectacle, jaloux et furieux, se regardèrent tous, les poings serrés, se mordant les lèvres, et, comme un seul homme, foncèrent sur ce voyou auquel ils allaient enfin pouvoir régler son compte.

Entendant cette foule en colère et ces grondements de haine, toutes les épouses et leur amant se retournèrent vers ce troupeau leur fonçant dessus. Face à une telle furie, le Gland, craignant pour sa vie, et pour cause, tenta de s’enfuir. Mais le temps de retirer son instrument de plaisir de la dame dans laquelle il se trouvait, tous lui bondirent dessus et l’attrapèrent par les épaules, lui flanquant une raclée digne de ce nom. Quand l’un d’eux aperçut le visage de ce voyou, cette figure épaisse, figure absente de toute expression, chair fripée comme le bout d’une verge, il hurla aux autres :

« Regardez ça ! C’est pas un homme cette chose ! C’est un monstre ! »

Et avait-il réellement tort ? Face à cette anomalie de la nature, et comprenant que c’est cette étrangeté qui baisait leur épouse depuis tout ce temps, la troupe d’hommes redoubla de violence. Ils lui assénèrent de violents coups de poings et de pieds, au visage, dans les côtes, entre les jambes, laissant aller tout leur frustration, leur haine, leur colère et leur ressentiment, incapables qu’ils étaient de se contrôler et repensant à tous les reproches que leur femme avait pu leur faire depuis que cette chose était apparue. « Et tiens prends ça le poète », « tiens l’homme libre, ça dans les dents », « o sole mio et mon poing dans la gueule tu le veux encore ». C’était un véritable massacre. Quand ils comprirent qu’ils étaient en train de le démolir pour de bon, ils redoublèrent encore plus de violence, comme pour ne laisser aucune trace. On lui sauta dessus à pieds joints, on le frappa avec des bouts de bois qui traînaient là, un des époux lui jeta même une énorme pierre au visage. Un bain de sang s’écoulait maintenant sur l’herbe verte de la prairie alors que les épouses s’étaient rhabillées et regardaient la scène avec horreur. Quand ils furent certains d’en avoir fini pour de bon, ils laissèrent là cette chose monstrueuse, des lambeaux de chair éparpillés partout sur le sol, prirent leur épouse respective par le bras et rentrèrent chez eux.

Édouard, qui était resté en retrait, pour une raison bien compréhensible, s’approcha de la scène du meurtre, et regarda ce corps déchiré et démoli qui gisait sur le sol, sans vie, baignant dans une mare de sang. Affligé, et même triste, ce qui le surprit dans un premier temps, il s’apprêta à partir quand, quelques mètres plus loin, il aperçut le borsalino de celui qui avait causé tant de tracas à certains, et de plaisir à d’autres. Il le prit et le déposa sur la dépouille de cet être étrange, sans doute trop étrange même pour ce monde, cet « être libre » comme il se le figurait maintenant. En déposant le chapeau, il aperçut au milieu de toute cette chair tuméfiée, une petite boule rosâtre qui semblait intacte. C’était un gland. Sans trop savoir pourquoi, il le ramassa et le glissa dans sa poche, pensant là que c’était peut-être le fin mot de toute cette histoire ; pour lui, et pour son ancien compagnon de chair.

Quelques jours plus tard et après un passage heureux chez le médecin, Édouard était comme neuf, instrument reluisant et sans aucune pièce manquante. Et, alors que son épouse l’attendait dans le lit, pour voir s’il savait toujours se servir de son engin, il repensa à toute cette histoire, se demandant s’il ne ferait pas mieux, tiens, de se mettre à la poésie et de quitter son boulot.

Après tout, se dit-il, il paraît que les meilleurs amants sont des hommes libres.

Édouard poussa la porte d’un pied confiant et guerrier, et entonna un radieux : « Me voilà, o sole mio ! », son sexe dressé et plus viril que jamais.

Son épouse, impatiente, allongée dans le lit, s’en mordait les lèvres.

Loufbroc contre le monde

Loufbroc contre le monde


En ce lundi matin, comme tous les lundis matin depuis une dizaine d’années, un homme d’une banalité affligeante, portant pull à carreaux, pantalon gris délavé, embonpoint et fatigue chronique, vivant encore chez sa mère, se rendait dans l’hypermarché du coin faire ses provisions.

Monsieur Loufbroc avait les cheveux grisonnants, s’évaporant de son crane un peu plus chaque jour, signe que la vieillesse s’installait, mais aussi que les tourments et les ravages de la vie ne quittaient guère cet homme.

Ce matin-là, il n’était plus qu’une boule d’angoisse, tournant parfois sur lui-même sans savoir pourquoi, prenait un article quelconque pour le reposer aussitôt, marchant d’un rayon à un autre en se grattant la tête, en pensant à ce que son patron allait bien lui réserver comme surprise.

Bigre de bigre, se dit-il. Je le vois déjà de son bureau me hurler dessus avant même que je ne m’installe, crier au scandale pour un retard inexistant et mettre en cause ma tenue vestimentaire. Bigre de bigre, c’est intolérable. Il faut faire quelque chose…

Certes, mais Monsieur Loufbroc n’était pas du genre à tenter quoi que ce soit, à remettre en cause l’ordre normal du monde, à se rebeller, à faire face au destin ou à montrer le poing. Pourtant, comme toute chose ne peut durer éternellement, comme un homme ne peut jamais tendre la joue infiniment sans que l’esprit ne finisse par dire stop, ce jour-là, cet esprit qui n’en pouvait plus allait enfin prendre les choses en main.

Alors qu’il était sur le point de prendre son pain et de partir, une chose terrible renversa le cerveau de Monsieur Loufbroc comme un tsunami, le dévasta, lui fit penser les pires abominations, les horreurs les plus terribles. Il hurla. Intérieurement, car tout de même… Sa baguette était encore une fois terne, presque blanche, molle, manquant de cuisson, cuite à la va-vite pour ainsi dire, posée là comme on jette de la nourriture à des pauvres ou à des cochons. Une insulte. Une gifle. Une explosion.

Bigre de bigre !, se dit notre homme. Qu’est-ce qu’on me sert là encore ? Un homme respectable tel que moi ! N’ont-ils pas honte ? Ne peut-on pas offrir un peu de dignité en même temps qu’une baguette ? Ne reste-t-il plus rien en ce monde à quoi se rattacher ? Si on accorde même plus d’importance aux choses les plus élémentaires !

Si d’apparence il sembla toujours calme, serein, comme juste un peu perdu dans le magasin, et que les autres clients ne remarquèrent pas la terrible colère qui inondait cet homme, Loufbroc était sur le point de renverser complètement sa vie, et le monde avec.

Il tournait sans cesse dans le rayon boulangerie espérant trouver un des employés, coupable de ce crime indécent commis quelques instants plus tôt. Loufbroc allait lui régler son compte, l’attraper par le col et lui mettre la baguette mi-cuite sous le nez.

Qu’il comprenne ! Il faudrait le renvoyer oui !

Rien. Personne ne se montrait et les minutes passaient, si bien que Loufbroc tapait du pied par terre, pour montrer son impatience et regardait sa montre toutes les dix secondes, voyant le temps passer, son retard au bureau grandissant et imaginant déjà la tornade qu’il prendrait par son patron en arrivant.

Loufbroc patienta quelques minutes de plus devant l’entrée des boulangeries, et n’en pouvait plus, ne tenait plus en place, et de terribles idées germaient dans son esprit. Non seulement le manque de cuisson de la baguette le rendait furieux, mais cette colère, et sa vie chaotique des derniers mois avaient entraîné des désirs de transgression, de liberté, de défi.

Qu’y avait-il derrière ces rideaux de plastique ? Cette question depuis plusieurs semaines le turlupinait. Il se demandait tous les lundis en choisissant sa baguette, quel monde pouvait-il bien y avoir derrière ces longues bandes de plastique. Des machines certes. Mais tout de même. Et pourquoi aucun client n’a jamais eu la curiosité de s’y rendre ?

La peur, pensait Loufbroc. Ah. Bigre de bigre, ce n’est pas la peur qui retient le monde de passer derrière le rideau et de voir enfin ce qu’il s’y trouve. Mais je tiens là une réelle excuse. Une occasion. Avec cette baguette toute molle, j’ai de quoi me plaindre pour de bon. Et fi de la morale. La morale n’est qu’une baguette pas assez cuite. Mais tout de même. C’est là un sacré risque. Que se passe-t-il une fois la limite franchie ? Car ce n’est qu’un rideau. Et encore. Un rideau ridicule. Du vulgaire plastique. Mais il y a là bien plus qu’un rideau. Il y a là le dépassement de l’ordre établi. La remise en cause de tout un système. Le défi des lois et de la moralité. Franchir ce rideau serait comme mettre un pied dans un univers inconnu, c’est quitter l’humanité soumise et apeurée !

Loufbroc trépignait de plus en plus, gigotant sur place, se grattant la tête, intriguant les quelques rares et vieux clients qui passaient par là en ce lundi matin, faisant même les gros yeux à une vieille femme voûtée qui venait chercher sa baguette. Si l’idée le séduisait, et s’il avait enfin la possibilité de prendre en main sa vie, tout de même, il était un homme respectable même s’il était le martyr de son patron, et la risée de sa pauvre mère, c’était un homme sans histoire, simple, toujours dans les clous.

Les clous, se dit-il. À quoi mènent les clous ? Les clous ne mènent qu’à une chose. À des baguettes molles. Bigre de bigre. Il faut bien que quelqu’un prenne les choses en main. Et il semblerait que ce quelqu’un ne peut être que Loufbroc en personne. Et puis… Quand on porte un nom pareil, on doit savoir se montrer grand.

Loufbroc s’avança, à tâtons, vers le rideau de plastique, et avec cette baguette en main, blanche, terne, pas cuite, il poussa un des pans du rideau, tremblant de tous ses membres, zieutant que personne ne le surprenne, et après avoir respiré un grand coup, s’engouffra dans un monde nouveau, pensant avoir franchi là un point de non-retour.

Dans cette salle mystérieuse, objet de toutes les idées bizarres et de tous les fantasmes, dans l’obscurité, des machines ronronnaient de toutes parts, des fours somnolaient, attendant les ordres, des diodes rouges et vertes clignotaient de-ci de-là, et Loufbroc fut pris d’un grand vertige. Il avait osé. Pour la première fois de sa vie, ou vraiment pas loin, il avait transgressé des règles, et pas n’importe lesquelles, il avait transgressé les lois de l’ordre et de la morale. Les lois de la boulangerie. Les lois du pain et du vin. Les lois divines, la justice, la peur. Il avait atteint les plus hautes cimes du courage en cet instant qui faisait maintenant de lui un autre homme.

Loufbroc était fier de lui, mais aussi angoissé, un employé pouvait surgir à tout moment, et il aurait à s’expliquer. Il était urgent de faire vite. Sur un tapis roulant, des dizaines de pâtes à pain rectiligne attendaient leur tour, pour passer à la casserole pour ainsi dire, et être transformées en baguettes. Sans réfléchir, et avec la ferme conviction d’agir là pour le bien de l’humanité, Loufbroc, bondit vers le four, trouva facilement un minuteur sur lequel il prolongea la durée indiquée, et, bombant le torse, il frappa de son poing, comme on brise la tablette des lois, le gros bouton rouge qui mis la machine en route.

Le four s’activa, lâcha des jets de vapeur, avala le tapis roulant, et sous les yeux ébahis de Loufbroc, les pâtons blancs, froids, et ternes se transformaient en baguettes rudes, dorées, et magnifiques.

Quelques minutes plus tard, au moment où des employés revenaient de leur pause, les baguettes sortirent du four, fumantes, croustillantes, cuites à point. Loufbroc sauta sur la marchandise, conscient qu’il ne fallait pas rester une seconde de plus ici, attrapa une baguette parfaite, et sortit fièrement du magasin avec ce qui constituait là un signe de pouvoir. Un signe de rébellion. Un signe qu’il était maintenant le maître de sa vie. Il était prêt à faire face au monde entier.

Loufbroc se hâta de se rendre à son bureau qui se trouvait juste à quelques pas de l’hypermarché, et à peine franchit-il la porte qu’une voix de dragon retentit depuis l’autre bout des locaux.

« Loufbroc ! Nom de nom ! Est-ce une heure pour arriver au boulot ? hurla son patron. »

Il attendait de pied ferme son employé, se tenant debout sur son bureau prêt à sauter comme un tigre, et quand son employé arriva, l’air heureux, pas du tout gêné d’un tel retard, une baguette idiote sous le bras, il lui jeta tout d’abord un regard circonspect, puis hurla à nouveau :

« Nom de nom ! Qu’est-ce que c’est que cette dégaine ? Qu’est-ce que c’est que cette tenue… »

Vlan !

Le coup de baguette était parti, lâchant des miettes et marquant le visage du patron de quelques griffes et d’une rougeur sur le coin de l’œil. L’homme se frotta la joue, se demandant ce qu’il venait de se passer. Le sceau de la justice venait de frapper. Il y avait maintenant quelqu’un en ce monde pour rétablir un peu d’ordre, pour rétablir la paix, pour inverser les valeurs, pour redonner du courage aux faibles et aux déshérités.

« Nom de nom ! Loufbroc ! De quel droit ? Un petit homme comme vous ! D’ailleurs… Est-on encore un homme avec un nom pareil ? Loufbr… »

Vlan !

Nouveau coup de baguette. Sans même un mot de celui qui venait de corriger son supérieur. Comme si le geste en lui-même suffisait. Qu’une explication aurait été superflue. Qu’il n’y avait là qu’un homme qui remettait les choses en place dans ce monde, en commençant par retrouver sa dignité.

Le patron se frotta à nouveau sa joue, qui commençait à saigner sous les écorchures de cette baguette dure comme du roc et capable de dresser des bêtes sauvages. La surprise passée, il recula tout d’abord d’un mètre, regardant son employé comme on regarde un fou, puis attrapa son manteau et courut vers une porte dérobée en hurlant qu’il reviendrait avec qui de droit, forces de l’ordre, maire, président et ministres s’il le fallait.

Quand il se retrouva seul dans le bureau de son chef, Loufbroc souffla un bon coup, et s’assit sur la chaise royale qui l’impressionnait tant depuis son arrivée. Il s’assit à cette place qu’il jugeait importante, pendant que les autres employés s’agglutinaient autour de ce bureau entouré de parois en verre, collaient leur visage pour voir à l’intérieur comme on regarde un poisson étrange dans un aquarium.

Bigre de bigre, se dit-il. Voici l’homme. Voici celui qui prend le pouvoir par la puissance de sa volonté. L’homme fait pouvoir. L’homme fait dieu pour ainsi dire.

Loufbroc tournoya sur la chaise en se faisant pousser à l’aide sa baguette, comme un roi fou, et cria, à une secrétaire imaginaire :

« Janine ! Apporte-moi un café ! Et bien cuit ! »

Il tapa sur le bureau avec sa baguette, se releva, chercha quoi faire de cette nouvelle qualité de chef qu’il venait d’acquérir par une violence qu’il découvrait, se mit devant la fenêtre qui surplombait la ville du haut de ce sixième étage, et se sentit comme un aigle volant seul dans les plus hautes cimes.

Ces brebis, se dit-il en voyant toute la masse de piétons dans les rues se rendant au bureau ou errant comme des êtres perdus qu’il fallait guider.

Il souleva sa baguette vers le ciel comme pour la montrer au monde, et vit là plus qu’un trésor, une arme de guerre contre la faiblesse, contre le manque de courage, il vit là, le bâton guidant le peuple.

À ce moment-là, tout en bas, des gyrophares attirèrent l’attention de Loufbroc, et des policiers guidés par le chef qui montrait l’immeuble où il se trouvait, lui firent comprendre qu’il était temps de quitter les lieux, et de poursuivre sa destinée.

Loufbroc prit les escaliers de secours à l’arrière du bâtiment, en montrant son poing aux forces de l’ordre qu’il voyait grimper à l’intérieur, et se retrouva dehors, seul, libre, fort comme un lion.

Bande de crétins, pensa-t-il. On n’attrape pas un lion avec des plumes.

Une fois tranquille, serein, libéré, la baguette à la main, le ciel bleu au-dessus de sa tête, une douce brise en ce jour d’été, Loufbroc déambula dans les rues en respirant à pleins poumons comme s’il respirait pour la première. Plus rien ne semblait pareil, l’air avec le goût de miel, ses pas étaient légers, souples, vifs, sa posture droite, il tenait sa baguette bien haute, comme un trophée. L’homme enfin libéré de ses carcans et de ses chaînes marchait dans les rues comme un seigneur.

Soudain, un chien, tenu en laisse par une vieille dame au chapeau rose, minuscule, agressif, virulent, au poil blanc frisé et au regard teigneux, se mit à aboyer sur cet homme étrange et sa baguette. Le chien dû voir là un ennemi, un pourfendeur de l’ordre et de la morale, et lui bondit dessus sous le regard effrayé de la vieille femme qui se retint de pousser un cri.

Vlan !

Un coup de baguette partit et vint assommer le chien qui gisait les quatre fers en l’air, la langue pendue, gesticulant une patte de temps à autre. La vieille dame montra les dents, puis le poing, et se jeta sur l’agresseur de son petit bijou, en criant à « l’assassin ».

Vlan !

La vieille femme se retrouva par terre elle aussi tandis que le chapeau rose à fleurs vola à deux mètres de haut avant de redescendre s’écraser sur le trottoir comme une feuille morte emportée par le vent.

Bigre de bigre… Que périssent les faibles et les ratés, jura Loufbroc intérieurement.

Il poursuivit sa route, marchant au hasard des rues, au gré du vent, libre comme jamais, n’ayant ni dieu ni maître, et se laissait envahir par ce pouvoir auquel nul ne résistait.

Une jeune femme en belle robe courte croisa sa route ; Loufbroc usa de sa baguette pour soulever le tissu et jeter un coup d’œil salace aux fesses de la dame. Un homme trapu, bien portant, et garant des mœurs et de la morale toisa notre homme ; Loufbroc tint sa baguette comme une pique et lui fit valser son haut de forme.

Plus rien n’arrêtait notre homme. Mais le plus étrange, et le plus farfelu, c’est que d’autres hommes se mirent à marcher au pas derrière lui. Peut-être impressionnés par cette nonchalance, par cette subversion, par cette immoralité, ou par cette baguette qui permettait dans de choses. Il y avait maintenant une dizaine, puis une vingtaine et même une cinquantaine d’hommes qui marchaient derrière celui qu’ils voyaient comme un libérateur. Toute une armée de ratés, de damnés, d’hommes enfin libres, clodos du coin, ivrognes de bon matin, fous, sauvages, pervers, qui dévalisaient les boulangeries au passage pour se munir aussi d’une baguette.

La rue était remplie de cette marée d’êtres n’ayant plus rien à perdre, ou rien d’autre à faire, et convaincu de détenir là un pouvoir nouveau, de prendre une revanche sur la vie, d’être au-delà de toute morale, de bien ou de mal. N’ayant juste en tête et dans les veines qu’une fureur de vivre, de vivre enfin, de rattraper le temps perdu, faisant fi de toutes conséquences.

Au fur et à mesure que les rangs grossissaient, que les rues étaient remplies d’un vacarme impossible, que les baguettes s’accumulaient, l’odeur du sang et des pulsions les plus basses remplissaient le cœur de ses hommes et les poussaient aux actes les plus vils. Des passants furent massacrés, des femmes agressées en pleine rue, en plein jour, en plein soleil, sous des arbustes ou au pied des fleurs. La ville était à feu et à sang et tombait sous les coups de baguette de ces hommes sans foi ni loi. Deux bonnes heures plus tard, alors que toutes les boulangeries étaient vandalisées, que des hommes gisaient dans leur sang, que des femmes pleuraient, terrorisées et prostrées dans des coins sombres, les forces de l’ordre se montrèrent enfin. Des wagons entiers de véhicules, gyrophares tournant comme jamais, s’arrêtèrent devant la horde de fous furieux, de bandits, d’hommes libres, qui attendaient la confrontation.

Les policiers n’avaient jamais vu ça, les hommes qui leur faisaient face n’étaient plus des hommes, mais des animaux, des bêtes sauvages, comme s’ils savaient qu’ils jouaient là leur dernière danse, que toute leur vie d’errance, de misère, d’esclavage ou de solitude les avait conduits ici, en ce lieu, en pleine rue, une baguette à la main, pour montrer au monde que la lutte était possible, qu’il ne fallait pas se résigner, qu’il fallait mordre.

Face à une telle violence, et face à ces baguettes quasiment acérées qui volaient en éclats à force d’être utilisées comme des gourdins, les forces de l’ordre durent faire feu et entamèrent un véritable massacre.

Tac tac tac ! Vlan ! Tac !

Les émeutiers n’eurent aucune chance. Les coups de feu partaient de toute part, transperçant des dizaines d’hommes, brisant des centaines de baguettes, abattant sur cette foule en furie le marteau de la justice, le poing de la loi.

Loufbroc, de son côté, s’était fait tout petit, depuis que son armée pour ainsi dire avait mis à sac la ville, et dans un éclair de lucidité ou de couardise, avait mis les voiles, à la vue des gyrophares.

Il avait assisté au carnage de loin, les épaules tombantes, une larme à l’œil, la baguette à la main.

Bigre de bigre, se dit-il. Tout cela est de ma faute. Je ferai mieux de me faire tout petit.

Il prit le chemin vers son domicile, alors que le soleil commençait à se coucher, colorant le ciel d’un voile doré.

Comme une baguette bien cuite, se dit Loufbroc.

Juste avant d’arriver chez lui, une vieille femme, aux vêtements en lambeaux, faisant la manche dans la rue depuis des années, l’interpella à son passage, et lui demanda :

« Oune pétite pièce, mon sieu. »

Loufbroc la regarda, fatigué, les envies de pouvoir évaporées, et lui tendit ce qu’il restait de sa baguette, et donc de sa volonté. À peine l’eut-elle entre les mains, que la vieille femme croqua dedans comme une morte de faim et lui dit d’un sourire sans dent :

« Mirci mon sieu. Mirci boucou. »

Devant un tel geste d’altruisme, un tel acte, un tel héroïsme, un tel abandon de soi, un tel sacrifice et face à tant de chaleur en retour, tant de reconnaissance et comme touché en plein cœur, Loufbroc versa une larme, mis un genou par terre, et dit :

« La baguette sauvera le monde. »

Sous les yeux de cette vieille dame, qui se dit quelque chose comme « diconne pas non plou fils », Loufbroc poursuivit son chemin, s’affaissant peu à peu à chaque pas, sous le crépuscule naissant, comme une idole perdant peu à peu de son éclat.

Après toutes ces émotions, et cette journée tellement éprouvante pour le cœur de cet homme, il ouvrit enfin la porte de chez lui pour un repos bien mérité.

Mais à peine entré… Vlan !

Une baguette vint s’écraser sur son crâne. Loufbroc ne comprit pas ce qu’il se passait, se protégea de ses deux mains, et vlan ! Un deuxième coup sorti de nulle part vint presque l’assommer.

Aussitôt, une voix de marâtre, tremblotante, mais pleine de colère, lui hurla :

« Ah le fils de rat ! Je vais t’en filer moi des coups sur la tête ! Le travail a appelé ! S’en prendre à son propre patron ! Nom d’une baguette ! »

Loufbroc sut qu’il ne lui restait qu’une seule chose à faire, fuir, très vite, s’enfermer dans sa chambre, fuir cette furie qui ne lui laisserait aucun répit !

Vlan ! Vlan ! Les coups pleuvaient tandis qu’il courait pour se cacher, toute force, toute détermination, toute volonté envolée.

« Qu’il se cache oui ! Comme son père ! Pas un homme ! Est-on encore un homme quand on s’appelle Loufbroc ? On est un sous-homme, oui ! cria sa mère, en levant la baguette bien haut comme on s’apprête à donner un coup de marteau. »

Loufbroc, à bout de force, s’affala de tout son être sur son lit, dans le noir complet, le corps tremblant de partout, marmonnant des choses incompréhensibles, puis dans un demi sanglot murmura : « Bigre de bigre… ».

Fantômes du passé

Fantômes du passé


Il y a bien des années, je revenais régulièrement sur les lieux qui avaient vu passer ma jeunesse. Je m’amusais à faire revivre les souvenirs de ces moments d’insouciance, de ces jeux d’enfants et d’évasion dans les coins perdus.

J’arpentais alors ces longs chemins de terre et de route au goudron abîmé, au bord de ces champs de blé maintenant presque tous oubliés, ce paysage d’une ruralité immortelle, comme figée dans le temps. Puis je passais souvent devant ce corps de ferme dans lequel je jouais, il y a bien des années, avec les enfants du coin, endroit qui contenait tout un tas de souvenirs, de joies et de rires.

Un jour que je me promenais, pendant des vacances bien méritées, loin des longues heures passées au bureau, le vieil homme qui habitait dans la ferme depuis toujours, qui y était déjà avant que je ne vienne au monde, comme faisant partie du paysage, de la légende du lieu, me salua à mon passage, et me demanda si j’étais du coin. Je lui expliquai que je venais simplement me ressourcer pendant les vacances, que je revenais sur les lieux de mon enfance, pour faire revivre de vieux souvenirs. Il sourit, de son visage tanné, taillé par les rides, et me dit :

« Eh bien, une bonne chose, oui, que de revenir voir les ancêtres. Mes petits enfants devraient revenir plus souvent tiens. Pas vu certains depuis des années maintenant. Mais si vous voulez faire un tour dans la ferme, allez-y ! »

Surpris par l’invitation, à laquelle je ne m’attendais pas, mais qui tombait fort bien, je répondis par l’affirmative, à la fois pour faire plaisir à ce vieil homme et pour avoir le plaisir de faire revivre les effluves du passé.

Il sourit à ma réponse et m’ouvrit ce portail en fer, le même que dans mon enfance, maintenant absolument rouillé de partout, et m’accompagna pour une visite guidée. Nous longions les bâtiments, faits de murs de briques rouges à moitié terminés par endroits, héritage du temps passé. Il me décrivait chaque coin de la ferme : ici un ancien poulailler, là-bas la grange pour les ballots de paille, ici une porcherie à l’abandon. À chaque énumération, des souvenirs enfouis me rappelaient le temps passé dans ces lieux. Des images de collecte des œufs me revenaient, des parties de cache-cache derrière les ballots, des souvenirs plus terribles aussi, comme la castration des verrats et leur cri atroce, cette douleur qu’on pouvait presque toucher et qui hante encore les limbes de l’esprit des années plus tard. Je suivais le vieil homme avec un sourire conquis et satisfait sur le visage, comblé bien plus que je ne l’aurais imaginé, comme un enfant trouvant un vieux trésor enterré.

En passant devant un terrain qui menait à une autre grange, où était jadis garé un vieux tracteur rougeâtre et rouillé, qui faisait un bruit épouvantable et peinait à rouler, je lui demandai si le véhicule était toujours là, s’il roulait toujours. Le vieil homme me répondit :

« Oh là, non, de diou. Le vieux tacot n’a pas roulé depuis un bon moment ! Regardez-moi ce terrain ! Impossible de circuler là-dedans. Une jungle pour ainsi dire. Un de mes petits fistons avait dit qu’il allait l’entretenir… Mais bon… La vie reprend toujours le dessus. »

Sans vraiment savoir pourquoi, peut-être à cause du léger voile de tristesse ou de nostalgie qui traversa le regard de ce vieil homme, je lui proposai de m’en occuper.

« Je n’ai rien de particulier à faire ces prochaines semaines, je peux venir quelques jours par-ci par-là, et défricher tout ça. Ça me changera du bureau !

— Eh bien, pourquoi pas ? me répondit-il avec un sourire qui fit relever sa moustache. Si je peux, je vous donnerai un coup de main tiens ! »

Le lendemain, je revins avec quelques outils qui furent complétés par une vieille binette que le vieil homme m’offrit, et je me rendis avec lui sur le bout de terrain en friche pour constater l’ampleur des travaux. Durant quelques instants, nous contemplâmes la campagne environnante, ce vaste horizon de champs dorés sous un ciel d’un bleu profond. Le chant des oiseaux et le doux bruit du vent s’accordaient avec l’atmosphère paisible du lieu.

Je reconnaissais partiellement le terrain de jeu de mon enfance, les murs en brique rouge à moitié écroulés par endroits, les ronces qui avaient grandi et envahi le territoire, des herbes hautes et touffues qui avaient poussé ça et là, donnant un caractère sauvage et abandonné au lieu. Je contemplais l’endroit avec nostalgie, empli des souvenirs d’une vie si lointaine, si pleine d’insouciance, de promesses, et me surpris à penser que je n’avais finalement pas fait grand-chose de tout cela, de toutes ces promesses, que je n’avais fait que suivre le cours de la vie comme tout un chacun. Je trouvais alors là une occasion de faire quelque chose d’autre, de rattraper un acte manqué peut-être, d’être acteur de la vie en aidant ce vieil homme, pour qui, finalement, cette rénovation n’avait pas tant d’intérêt, mais qui y voyait peut-être lui aussi quelque chose de différent, quelque chose d’autre que le cours habituel de la vie.

Je passai la journée sous un beau soleil et un ciel absolument bleu à retirer des mauvaises herbes, à déraciner des pieds de ronces, à ratisser et bêcher un sol laissé à l’abandon depuis très longtemps. Vers la fin de l’après-midi, je constatais que le terrain était toujours en triste état et qu’il me faudrait plusieurs jours pour en venir à bout. Le vieil homme vint me trouver avec quelques saucisses et une bouteille de vin rouge, me servit un verre et dit :

« Eh bien. C’est déjà du bon travail là ! Pas eu trop chaud avec le soleil ?

— Merci, mais il y a encore du boulot ! Le temps était parfait au contraire. Je pense que je reviendrai demain et ensuite la semaine prochaine.

— Très bien ! Je risque pas de bouger d’ici de toute manière, hé, hé, me dit-il en avalant son verre d’une traite. C’est gentil de rendre service à un vieil homme. Je pourrai peut-être même ressortir le tracteur, tiens ! »

Nous poursuivîmes la conversation, parlant de tout et de rien, tandis que le soleil se couchait lentement dans les champs de blé avoisinants et que la fraîcheur du soir nous invita à nous séparer.

Je revins quelques jours plus tard et passai à nouveau la journée à débroussailler le terrain, à ranger les pavés et autres briques tombées des murs, comme poussées à terre par la main inéluctable du temps, et partageai de bons moments avec ce vieil homme qui me semblait de plus en plus seul au fil de nos échanges. Nous contemplâmes ensemble ce morceau de terrain qui commençait sérieusement à s’éclaircir et nous réjouîmes que mes efforts commençaient à porter leurs fruits.

« C’est vraiment du bon boulot, mon p’tit père, me dit le vieil homme. Encore quelques jours de travail et on pourra sortir le tracteur. Si vous avez encore l’âme à vous y mettre !

— Oui, bien sûr, lui répondis-je. C’est vraiment un plaisir en réalité. Je n’avais pas réalisé quelque chose de mes mains depuis bien trop longtemps.

— C’est une chance que vous soyez passé par là ! Si je devais attendre sur les petits fistons, hé, j’aurais tôt fait de finir dans le même état que ce terrain.

— Vous ne vous ennuyez pas trop tout seul ? osai-je demander.

— Oh, vous savez. À mon âge. J’ai tellement vécu. Les journées passent vite maintenant. Elles se ressemblent toutes. Ma petite femme est partie le mois dernier… J’ai eu la vie que je voulais. J’attends juste mon tour tranquillement. Mais si je pouvais sortir le tracteur une dernière fois… »

Il ne termina pas sa phrase, mais je vis que ce terrain, ce travail que je faisais là, pour lui, lui tenait réellement à cœur, et je le quittai ce jour-là avec la certitude de faire quelque chose de bien. De faire quelque chose d’utile.

Je ne pus revenir que deux semaines plus tard, et à mon arrivée, je fus surpris de voir du monde sur le parvis de la ferme. Plusieurs hommes, d’à peu près mon âge, échangeaient sur des choses et d’autres, le regard froid, comme attristés. Je franchis le portail et les saluai. « Bonjour. Je viens rendre visite, depuis quelques semaines, au vieil homme qui habite ici. Et je…, leur annonçai-je sans réussir à trouver quoi dire exactement.

— Notre grand-père est décédé il y a tout juste deux semaines, me répondit l’un d’eux.

— Oh. Je suis navré. Mes condoléances. Il semblait encore en forme pourtant.

— Il avait fait son temps, me dit un autre.

— On avait prévu de sortir le tracteur, leur dis-je un peu perdu dans mes pensées.

— De quel tracteur parlez-vous ? me demanda l’un d’eux. L’épave au fond du terrain ? Mais il a été vendu il y a bien longtemps. Cela fait des années qu’il n’y a plus de tracteur ici. Papy n’arrêtait pas d’en parler, comme s’il n’avait jamais voulu l’ôter de ses souvenirs.

— Ah, je ne savais pas, repris-je. Et pour le terrain ? Je suppose que cela ne sert plus à rien que… ?

— Si vous êtes intéressé pour le terrain, tenez, prenez ma carte et faites-nous une proposition, conclut un dernier, l’air agacé. »

Je pris la carte qu’on me tendit et les quittai, comprenant que je dérangeais, que je n’étais là qu’un inconnu un peu étrange qui cherchait peut-être juste à mettre la main sur une part de l’héritage. Je les laissai à leur discussion, pensant qu’il s’agissait peut-être là des jeunes gens avec qui je jouais ici même il y a plusieurs décennies, et me dis que le temps de l’insouciance, était bien derrière nous, et que je m’accrochais peut-être un peu trop aux fantômes du passé.

Je quittai la ferme et ce vieil homme maintenant bien loin, comme ses souvenirs et ses désirs. Le bout de terrain resta tel qu’il était, comme une œuvre qui restera à jamais inachevée, qui restera à jamais en friche.

Je quittai la campagne avec cette carte de visite en poche et cette étrange proposition. J’effleurai un court instant l’idée de racheter ce coin et de terminer le travail, mais je me ravisai aussitôt, laissant, pour de bon, derrière moi ce qui n’était finalement qu’un prétexte pour m’accrocher à des chimères, qu’un prétexte de plus pour ne pas défricher ma propre vie.