Extrait #6 du roman en cours d’écriture « Le Néant et la Nuit »
Victor resta encore quelques minutes devant la fenêtre, à regarder passer des corbeaux, des bouts de plastique, pendant que son épouse repartait quelque part dans l’appartement, qui n’était pas très grand, mais suffisamment pour disparaître, et il se demandait, après cette discussion, cet échange bref, qui était peut être le seul de la journée, voire peut être le seul de la semaine, si cela aussi ça avait encore du sens, se demandait ce qui avait encore un sens finalement, si ce n’était pas aussi mentir finalement, tout ça, de continuer à faire semblant de travailler pour ces pantouflards, de continuer à leur servir d’esclave, de continuer à faire semblant à la maison, à faire semblant partout, que ce n’était finalement aussi là que de le manque de courage, que le goût des pantoufles et du miel, mais qu’il n’y avait pas vraiment grand-chose d’autre à faire peut être, sinon serrer les dents, cherche le sang, l’odeur du sang, le goût du sang, et trouver enfin quoi dire, et comment rebondir sur le micro succès qu’il avait eu peut être avec son livre, qui méritait selon lui bien plus, bien plus que le rien, bien plus que d’être invisible, bien plus que les salles quasiment vides dans lesquelles ils venaient faire ses lectures.
Les longues heures au bureau, ou devant l’écran d’ordinateur, les longues heures à la maison, à attendre, à tourner en rond, à déjeuner, à rester assis sur le canapé, les longues heures au lit la nuit, à regarder passer la nuit, à attendre, à regarder ce corps à côté de lui, l’entendre souffler, respirer, vivre, ronfler, triste, fatigué, sans passion, son corps à lui aussi sans âme, sans éclat, fatigué, son esprit rouillé, embrumé, rempli d’araignées, de spectres, de serpents, de ténèbres, rempli d’ennui, de rouille, lourde, incrusté dans les neurones, empêchant toute idée, toute action, toute décision, toute joie, toute phrase nouvelle, tout mot important, les questions, les envies, les désirs, les paires de jambes, les joies, les rires, la légèreté, les bouches, rouges, sensuelles, incendiaires, les pages blanches, les humiliations quotidiennes, l’absence de gloire, le placard, finalement, la vie comme placard, ennuyeuse, déjà morte, promise à rien, agonisante, les heures passées à écrire des pages inutiles, toutes ces phrases, tous ces mots, tout ce temps perdu, raturé, tout cela lui donnait, à ce moment là, devant la fenêtre, une migraine pas possible. Il but un verre et alla dans la salle de bain, se déshabilla, regarda son corps qui prenait de l’âge, qui restait correct, solide, mais qui se fripait par endroit, signe que le temps, la mort, et la tombe entamait leur travail, commençait doucement à creuse, lui signifiait qu’un jour, pas forcément tout de suite, car il avait encore du temps, il y passerait lui aussi, et il n’arrivait pas à se dire si c’était bien ou mal, tant il manquait de joie, d’envie, et que la tristesse et l’ennui étaient finalement déjà une mort en soi, et qu’il ne savait pas ce qui lui manquait, pour retrouver goût justement et sourire au lieu de mourir.
Il tourna le robinet, fit couler l’eau, installa le pommeau en hauteur et profita de ce moment, de cette solitude nécessaire, bienfaitrice, de l’eau qui coulait sur le corps, de ce régal, ce miel, et se dit qu’il y avait là en réalité sans doute une réponse, que l’esprit était terne, parce que le corps était terne, et que le corps était terne parce que le corps ne vivait pas, ne bougeait pas, n’exultait pas, restait enfermé dans une prison, dans l’ennui, manquait de sensation, de vie, le corps n’était plus vivant pour ainsi dire, ne savait plus s’il vivait vraiment ou pas, à force de vivre enterré, dans le noir, de ne rien ressentir, il entraînait l’esprit à être aussi terne, fatigué, et à ne rien ressentir, à ne plus apprécier rien d’autre qu’une douche, rien que l’eau coulant sur sa peau, et qu’il fallait sans doute faire quelque chose pour contrer ça, mais quoi se demandait-il, là sous l’eau, fraîche, coulant sur son corps, sur son torse, ses cuisses, son sexe qui pendouillait, toute cette chair inutile, assise des heures sur une chaise ou dans un lit, ne servant plus à rien, ne désirant presque plus rien, n’ayant plus aucune utilité, et plus aucun but.
Extrait brut, en cours d’écriture



